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Aujourd’hui en France, 75% de la population réside en zone urbaine. Avec la multiplication des épisodes caniculaires et la formation d’îlots de chaleur, l’atmosphère de nos villes est en train de devenir irrespirable. Et si nous leur donnions un bol d’air frais en y plantant des forêts ? C’est possible dès maintenant avec la méthode Miyawaki.

Forêts urbaines : Créons des forêts primitives dans nos villes grâce à la méthode Miyawaki

22/03/2019 - Anne-Lise de Reforest'Action


Culture Forêt

Miyawaki - plantation - forêts primitives - forêts urbaines

Aujourd’hui en France, 75% de la population réside en zone urbaine. Avec la multiplication des épisodes caniculaires et la formation d’îlots de chaleur, l’atmosphère de nos villes est en train de devenir irrespirable. Et si nous leur donnions un bol d’air frais en y plantant des forêts ? C’est possible dès maintenant avec la méthode Miyawaki.

Ecosystème autonome, mature en 20 ans, la forêt Miyawaki est 30 fois plus riche en biodiversité et stocke davantage de CO2 qu’une forêt classique. Un levier puissant pour végétaliser nos villes et les adapter aux changements climatiques.

Conçue au Japon par le botaniste Akira Miyawaki, cette méthode de plantation consiste à faire pousser une forêt primitive en un temps record sur des terrains urbanisés ou dégradés par l’homme. Les ingrédients de son succès ? La sélection d’un grand nombre d’essences autochtones qui existaient avant l’intervention de l’homme sur le site de plantation, et la densité de plantation qui permettra l’émulation et la coopération entre ces essences.

Quand les forêts retrouvent leurs racines

La méthode Miyawaki a pour vocation de faire grandir, en un temps record, des forêts telles qu’elles repousseraient naturellement sans l’intervention de l’homme. Ces forêts Miyawaki sont dites primitives : composées d’essences autochtones, c’est-à-dire d’essences présentes à un endroit donné avant l’intervention de l’homme, elles forment un écosystème autonome qui se rapproche de celui des dernières forêts primaires de la planète, qui n’ont quant à elles jamais été modifiées par l’homme.

A l’exception de ces rares forêts primaires, qui n’occupent plus que 36% de la surface totale des forêts mondiales, les forêts aujourd’hui n’ont en effet pas le même visage que celui qu’elles auraient eu sans gestion sylvicole. « Dans toutes les forêts que j’ai eu l’occasion de visiter à travers le monde, j’ai vu beaucoup d’essences d’arbres venues d’ailleurs, mais de moins en moins d’essences autochtones. Ces essences, présentes à un endroit donné depuis des milliers d’années, se font de plus en plus rares. Les arbres dénués de valeur économique sont aujourd’hui remplacés par des essences forestières vouées à l’exploitation », témoigne Shubhendu Sharma, ancien élève du Professeur Miyawaki, qui poursuit son œuvre aujourd’hui.

Shubhendu Sharma, ancien élève du Professeur Miyawaki

Ces forêts modifiées, quand elles sont durablement gérées, sont essentielles aux sociétés humaines et constituent une ressource précieuse pour produire de façon plus saine et durable : dans le secteur du bâtiment comme de l’énergie, l’arbre peut en effet jouer un rôle central en faveur de la transition énergétique via l’éco-construction et la production raisonnée de biomasse. Cependant, en plantant des essences exotiques afin de répondre aux besoins en bois des populations, l’homme a bel et bien transformé la composition et l’équilibre millénaire des milieux forestiers.

En parallèle de ces forêts durablement gérées, Miyawaki prône donc l’importance de recréer des forêts primitives, dont l’écosystème s’assimile à celui des forêts primaires. Ces dernières constituent en effet le premier puits de carbone terrestre, le principal foyer de biodiversité du globe, ainsi qu’une source unique de pharmacopée. Or, elles reculent aujourd’hui inéluctablement : au cours des 12 dernières années, elles ont perdu 7% de leur surface. Depuis 1971, Akira Miyawaki a ainsi planté 1700 forêts primitives, soit 40 millions d’arbres, à travers plus de 15 pays. A chaque fois, le résultat obtenu grâce à sa méthode est saisissant : en quelques années émerge un couvert végétal dense qui rappelle celui d’une forêt primaire.

Akira Miyawaki

A la recherche de la végétation potentielle

Mais comment définir les essences à planter pour recréer une forêt primitive, si toute trace des arbres autochtones qui existaient à un endroit donné a aujourd’hui disparu ? Afin de répondre à cette problématique, Akira Miyawaki commence à étudier le concept de la végétation potentielle dans les années 1950. Ce concept botanique désigne la végétation qui se serait développée naturellement sans l’intervention de l’homme. Afin de procéder à l’identification de celle-ci, il s’agit d’étudier la végétation actuelle sur site, influencée par des siècles d’activité humaine, ainsi que les vestiges de végétation mature dont il est possible de retrouver la trace au travers d’indices contenus dans le sol. En décryptant les relations des essences appartenant à ces deux types de végétation ainsi que les conditions physiques propres au site étudié, il devient possible de reconstruire les schémas de végétation naturelle potentielle – de retrouver, en somme, les racines des forêts ancestrales aujourd’hui modifiées ou disparues.

Parmi ces essences identifiées, il s’agit alors de ne sélectionner que les essences climaciques, c’est-à-dire les essences qui appartiennent au dernier stade du cycle d’évolution naturelle d’une forêt primitive, appelé cycle sylvigénétique. Ces essences climaciques sont celles qui existeraient, théoriquement, au sein d’une forêt primaire mature. « L’identification de la végétation naturelle potentielle nous indique toutes les essences autochtones d’un milieu donné. En sélectionnant uniquement les essences climaciques, et non les essences pionnières ou intermédiaires, qui se développent au cours du cycle sylvigénétique, il est ainsi possible de recréer directement la végétation d’une forêt primitive mature », explique Shubhendu Sharma. Cette technique accélère, en somme, le processus de sélection naturelle qui s’opère naturellement au sein d’une forêt en croissance. Elle permet donc d’obtenir, dès sa plantation, une forêt plus stable et plus robuste.

Les travaux de Miyawaki se poursuivent au sein des forêts sacrées japonaises, appelées Chinjo-no-mori, qui entourent les temples bouddhistes depuis des siècles. Ces îlots végétaux, laissés intacts, sont de véritables capsules temporelles. Ils ont permis la conservation de milliers d’essences autochtones et de gènes d'arbres issus de la forêt préhistorique. A partir de son étude de ces reliques de forêts primaires, Akira Miyawaki entreprend de constituer une banque de graines permanente. Celle-ci est composée de plus de 10 millions de graines identifiées et classées en fonction de leur lieu et de la nature de leur sol d’origine. C’est dans cette banque, qui regroupe l’ensemble des essences autochtones japonaises, que Miyawaki ira puiser les semences nécessaires à la recréation de forêts primaires au Japon.

Sol forestier au sein d'une forêt Miyawaki

Les ingrédients du succès : densité, diversité et coopération entre essences

Après des années de recherche, la méthode Miyawaki est au point. Elle se déroule en cinq étapes :

1/ L’identification des essences autochtones et climaciques

Il faut tout d’abord identifier un minimum de 50 espèces autochtones et climaciques à partir de l’étude de la végétation potentielle de la zone de reforestation, et récolter les graines de ces essences en forêt au cours de la période de germination. Idéalement, cette récole se fait au plus proche de la future zone de plantation, afin de prélever des graines issues d’individus génétiquement adaptés aux conditions écologiques et géobioclimatiques de ce milieu.

2/ La production en pépinière

Ces graines sont ensuite semées et élevées en pépinière pendant deux ans, à proximité du site de plantation. Il est recommandé également d’acclimater les jeunes plants à leur futur environnement en les y disposant pour une durée d’une semaine à un mois précédant la mise en terre.

3/ La préparation du terrain

Des monticules de terre meuble sont créés sur la parcelle pour servir de surface dédiée à la plantation. Ils permettront de favoriser une meilleure disponibilité de la lumière, de drainer l’eau de pluie en cas de sol argileux ou au contraire de limiter les pertes en eau en cas de sol sableux. Il est ensuite recommandé de fertiliser le sol grâce à des amendements naturels, tels que des copeaux de bois pour favoriser le développement des mycorhizes et des végétaux décomposés pour y apporter des nutriments.

4/ La plantation participative

La philosophie de Miyawaki veut que la plantation prenne la forme d’un festival afin d’impliquer les populations locales et les sensibiliser à l’environnement. Au cours de l’événement, les arbres sont plantés de façon très dense : 3 à 5 jeunes pousses prennent racines au sein d’un même mètre carré. « Dans une forêt primaire, plus de 900 graines tombent au sol par mètre carré mais seules 3 à 5 d’entre elles auront la chance de devenir arbre. Lorsque nous recréons une forêt primitive, nous veillons à respecter ce ratio », explique Shubhendu Sharma. Le fait de disposer les graines de façon dense et aléatoire permet de reproduire la complexité d’un milieu naturel où opèrent émulation et coopération entre les essences. Des fétus de pailles sont ensuite placés autour des arbres après leur plantation afin de protéger les plants des attaques d’éventuels ravageurs (rongeurs, escargots, limaces) ou des plantes adventices (dites mauvaises herbes), de conserver l’humidité en été et de protéger du gel en hiver.

5/ Le suivi

Après plantation, un suivi est nécessaire durant 1 à 3 ans. La reprise des plants est souvent supérieure à 90% la première année. Les jeunes arbres doublent leur taille en un an, et ce tous les ans. Après 3 ans, la forêt est entièrement autonome et n’a plus besoin d’entretien. Une canopée fermée est atteinte en 5 ans, et une forêt adulte en 20 ans. « Les successions naturelles menant d'une friche à une forêt mature nécessitent environ 200 ans en climat tempéré. Il est possible d'obtenir des résultats équivalents en 20 ans grâce à la méthode Miyawaki », affirme Nicolas de Brabandère, biologiste et spécialiste de cette méthode. Une solution fantastique pour recréer rapidement de véritables forêts primitives, notamment sur des sols pauvres ou dégradés par les activités humaines.

Plantation participative selon la méthode Miyawaki réalisée à Péruwelz en Belgique par Reforest'Action et Nicolas de Brabandère en 2018

Des forêts urbaines riches en biodiversité

Mais à quoi ressemble la forêt obtenue avec la méthode Miyawaki ? Constituée d’arbres très grands, qui forment la canopée, et en-dessous d’eux, d’arbres de moyenne ou de petite taille ainsi que de végétation basse, elle fonctionne comme un écosystème autonome : lorsqu’un arbre meurt, de nouveaux arbres autochtones et adaptés au milieu émergent pour le remplacer. « Par rapport à une monoculture composée d’une seule essence d’arbres, la forêt Miyawaki est dotée d’une cinquantaine d’essences différentes. Celles-ci attirent un minimum de 30 types d’oiseaux différents par an. On peut y trouver 50 à 100 espèces différentes de reptiles de petite taille, d’insectes et de micro-organismes. La forêt Miyawaki est 30 fois plus riche en biodiversité qu’une forêt mono-essence », décrit Shubhendu Sharma. « Elle est également dotée d’un couvert végétal 30 fois plus étendu qu’une forêt classique, du fait de sa structure en étages. »

Trésor de biodiversité, puits de carbone considérable, la forêt Miyawaki est également très utile par sa capacité à protéger les terres des catastrophes naturelles, grâce à la densité de son système racinaire et à la coopération entre ses essences, qui la rend plus résiliente. Après le séisme de Fukushima en 2011, le botaniste constate en effet que certains temples côtiers ont été épargnés par la fureur des vagues grâce aux fameuses Chinjo-no-mori qui les protégeaient. Au Japon, Miyawaki entreprend alors de dresser des murs d’arbres contre les tsunamis. Ses forêts, disséminées à travers tout le pays, sont destinées à atténuer les effets des raz-de-marée sur le littoral ou des cyclones sur le port de Yokohama, à limiter l’érosion des sols et à fixer des pentes éboulées à la suite de la construction de routes.

Créer une forêt Miyawaki, c’est donc créer une forêt de protection environnementale. « Lorsque qu’il s’agit de restaurer un écosystème forestier, il faut englober également les multiples interactions qu’il contient. Au-delà des arbres, celui-ci contient un système mycorrhisien vital pour la forêt, de multiples organismes qui vivent dans le sol, des insectes présents à chaque strate de végétation, des oiseaux, des micromammifères… La multitude des interactions améliore la résilience de la forêt aux perturbations extérieures et aux changements climatiques », explique Nicolas de Brabandère. « Il n'y a pas beaucoup d'intérêt à considérer les arbres individuellement, comme nous le ferions dans une forêt de production. Il s’agit plutôt de considérer la forêt comme une entité globale et multifonctionnelle. Une forêt Miyawaki n'a aucun intérêt pour produire du bois. Sa raison d’être est sociétale, environnementale et paysagère. »

La forêt est l’avenir de la ville

La méthode Miyawaki ouvre ainsi de nouvelles perspectives d’avenir. Si aujourd’hui, 54% de la population mondiale vit dans les zones urbaines, cette proportion devrait atteindre les 66% en 2050. La construction de villes durables ne doit et ne peut se faire sans y intégrer la forêt. La méthode Miyawaki, grâce à sa capacité à faire naître des forêts sur des sols dégradés ou transformés par l’homme, constitue ainsi un levier puissant pour végétaliser nos villes et les rendre plus écologiques.

Aujourd’hui, dans le monde, 9 personnes sur 10 respirent un air pollué. La pollution atmosphérique est bel et bien devenue l’ennemi principal de la santé des citadins. Selon l'OMS, elle tuerait 3,7 millions de personnes par an dans le monde. Ce nombre pourrait quasiment doubler d’ici 2050, et atteindre les 6,2 millions de personnes. Or, la capacité des arbres à absorber le CO2 et à produire l’oxygène qui nous est indispensable pour respirer, est doublée d’une aptitude à capturer d’autres polluants atmosphériques, tels que les particules fines, principalement émises par le chauffage des bâtiments et l’usage de la voiture, et classées comme cancérigènes et responsables de troubles cardio-vasculaires par l’OMS. Par ailleurs, en produisant de l’humidité et en offrant des zones ombragés, l’arbre contribue à rafraîchir l’atmosphère, et donc à lutter contre les épisodes de canicule de plus en plus fréquents et à limiter les îlots de chaleur qui se créent en ville. Les arbres urbains peuvent ainsi rafraîchir l’air ambiant de 2 à 8°C selon la FAO, et réduire les concentrations en particules fines de 20 % à 50 % selon l’association Nature Conservancy.

C’est un record : pour la première fois de son histoire, Paris accueillera une forêt primitive de 700 m2 à proximité de la pelouse de Reuilly au bois de Vincennes. Plantée selon la méthode Miyawaki le 23 mars 2019, cette forêt, composée de 2000 jeunes arbres de plus de 20 essences locales, formera un écosystème riche et naturel, une véritable forêt primitive en milieu urbain. Reforest’Action, qui accompagne ce projet, s’appuie sur cette réalisation pour préparer dès à présent de nouvelles plantations urbaines partout en Europe grâce à la méthode Miyawaki.

C’est certain : l’intégration des forêts dans la planification urbaine assurera un futur plus prospère. De quoi donner un peu d’air frais à nos villes qui étouffent.

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