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Biodiversité : les entreprises au cœur de la solution ?

Décryptages

En février 2026, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) a approuvé le Business and Biodiversity Assessment, premier rapport mondial spécifiquement consacré aux interactions entre entreprises et biodiversité. Fruit de trois années de travail collectif par plus de 79 experts issus de 35 pays, cette publication répond à une demande explicite des États membres de l’IPBES pour ancrer les relations entreprise-nature dans une base scientifique robuste, au service des décideurs politiques, financiers et économiques. L’enjeu qu’elle pose est frontal : la continuité des modèles économiques repose sur des fonctions écologiques dont la dégradation compromet la création de valeur elle-même. Alors que les cadres réglementaires internationaux exigent des entreprises la prise en compte des risques et impacts liés à la biodiversité (notamment sous l’égide du Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal), cette évaluation définit un cadre analytique précis capable de guider les stratégies d’entreprise dans le contexte de la double crise du climat et de la biodiversité.

Biodiversité et économie : une imbrication fonctionnelle

La biodiversité recouvre la diversité des espèces, des écosystèmes et des interactions biologiques à travers lesquelles la nature produit des fonctions essentielles (fertilité des sols, pollinisation, régulation hydrique, séquestration du carbone, etc.). Ces fonctions constituent un ensemble de services écosystémiques sans lesquelles les activités économiques ne pourraient se déployer.

L’analyse proposée par l’IPBES met en évidence l’ampleur des dépendances, directes ou indirectes, des chaînes de valeur envers ces services rendus par la biodiversité. Dans la cartographie dressée par le rapport, le secteur primaire et le secteur agroalimentaire apparaissent en première ligne, mais l’exposition s’étend bien au-delà. L’industrie pharmaceutique dépend de la diversité génétique ; le bâtiment et les infrastructures s’inscrivent dans des territoires dont la stabilité écologique conditionne la pérennité ; le secteur financier porte des portefeuilles d’actifs dont la valeur repose indirectement sur des chaînes d’approvisionnement écologiquement vulnérables.

La biodiversité intervient ainsi comme une matrice fonctionnelle. Lorsque les écosystèmes se dégradent, les fonctions qu’ils assurent deviennent plus instables, plus coûteuses à substituer, parfois irremplaçables. Les arbitrages économiques qui ignoraient jusqu’ici cette dimension se heurtent désormais à ses limites biophysiques.

Pressions économiques et transformation des milieux

Le Business and Biodiversity Assessment s’inscrit dans la continuité des travaux antérieurs de l’IPBES, notamment l’Évaluation mondiale de 2019, qui identifiait cinq facteurs directs d’érosion de la biodiversité induits par les activités humaines : les changements d’usage des terres et des mers, la surexploitation des ressources, les modifications climatiques, les pollutions et l’introduction d’espèces exotiques envahissantes.

La nouvelle publication approfondit la contribution des activités économiques à ces pressions. Les chaînes de valeur mondialisées, l’intensification des systèmes agricoles, l’expansion urbaine, l’extraction minière, la déforestation et l’uniformisation des systèmes productifs (autour d’un nombre restreint d’espèces, de variétés et de pratiques techniques) participent à une transformation profonde des milieux naturels.

Mais l’enjeu ne réside pas uniquement dans l’addition d’impacts locaux. Les auteurs décrivent des dynamiques cumulatives, où la fragmentation des habitats, l’homogénéisation biologique et l’appauvrissement structurel des écosystèmes – marqué par la perte de diversité fonctionnelle et de capacités de régulation – réduisent leur capacité d’adaptation. Cette perte de résilience écologique accroît la vulnérabilité des territoires et, par ricochet, celle des activités économiques qui y sont implantées ou qui en dépendent.

Par ailleurs, les chaînes d’approvisionnement longues et complexes diluent la perception du lien entre décision stratégique et impact écologique concret. Ainsi, en 2023, environ 7 300 milliards de dollars ont été orientés vers des activités ayant un impact négatif direct sur la nature, dont 4 900 milliards provenant de financements privés et 2 400 milliards de subventions publiques favorables à des activités nuisibles à la biodiversité. À l’inverse, seulement 220 milliards ont été dirigés vers des actions de conservation et de restauration — soit à peine 3 % des flux nuisibles. Dans les conditions actuelles, l’orientation des capitaux continue de renforcer des trajectoires non soutenables d’un point de vue écologique.

Requalifier le risque pour la stratégie des entreprises

L’un des apports conceptuels majeurs du rapport consiste à replacer la biodiversité parmi les grands risques structurels auxquels sont exposées les économies contemporaines, au même titre que le climat ou les tensions géopolitiques. Au sein de cette grille de lecture, la biodiversité s’inscrit ainsi au sein de trois catégories de risques :

  • Les risques physiques, qui correspondent aux effets directs de la dégradation écologique : raréfaction des ressources en eau, instabilité des rendements agricoles, exposition accrue aux aléas climatiques amplifiés par la perte d’écosystèmes régulateurs.
  • Les risques de transition, qui résultent de l’évolution rapide des cadres normatifs et financiers : obligations de transparence, cadres de reporting, intégration progressive de la biodiversité dans l’analyse des risques par les investisseurs et les superviseurs.
  • Les risques systémiques, qui désignent les effets en cascade susceptibles d’affecter simultanément plusieurs secteurs. Une perturbation écologique régionale peut générer des tensions d’approvisionnement, influencer les prix des matières premières, fragiliser des portefeuilles d’actifs et provoquer des ajustements financiers rapides.

Pris ensemble, ces différents registres de risques invitent les entreprises à intégrer la biodiversité non comme un enjeu périphérique, mais comme un paramètre structurant de la décision stratégique et de la gestion de la performance à long terme.

Du pilotage des impacts à la transformation des architectures économiques

L’évaluation souligne la progression des engagements volontaires des entreprises, tout en mettant en évidence leur portée encore limitée face à l’ampleur des tendances observées. En effet, les stratégies centrées sur la réduction marginale de l’empreinte environnementale ne modifient pas structurellement les dynamiques de pression.

L’enjeu identifié par l’IPBES concerne l’architecture même des modèles économiques. Les auteurs évoquent la nécessité d’aligner les incitations économiques, les politiques publiques et les flux financiers avec les objectifs du Cadre mondial pour la biodiversité, notamment la restauration des écosystèmes dégradés et la réduction substantielle des pressions directes d’ici 2030.

Cette transformation suppose une révision des portefeuilles d’activités, une traçabilité renforcée des chaînes d’approvisionnement, une internalisation progressive des coûts écologiques et une réorientation des investissements vers des activités compatibles avec la régénération des écosystèmes. Le rapport insiste également sur la coopération avec les peuples autochtones et les communautés locales, détenteurs de connaissances et gestionnaires de territoires riches en biodiversité. La gouvernance territoriale apparaît comme un levier déterminant.

Finance et gouvernance : le point d’inflexion

Les acteurs financiers occupent une position structurante dans l’analyse de l’IPBES. Les flux de capitaux influencent la trajectoire des secteurs économiques et peuvent accélérer ou freiner les dynamiques de transformation.

L’intégration de la biodiversité dans l’allocation du capital, la gestion des risques et l’évaluation des performances constitue un point d’inflexion majeur. Les conseils d’administration sont appelés à inscrire ces enjeux dans les mécanismes de gouvernance, à définir des objectifs mesurables et à assurer la cohérence entre engagements publics, stratégies d’investissement et pratiques opérationnelles.

La biodiversité s’impose ainsi comme une variable stratégique transversale, articulée à la compétitivité, à la résilience et à la réputation à long terme.

Le Business and Biodiversity Assessment de l’IPBES établit un cadre analytique exigeant : la viabilité économique dépend de la stabilité et de la capacité de régénération des systèmes vivants, et ne peut s’écrire qu’à l’intérieur des limites écologiques. Avec ce rapport, les entreprises disposent d’un diagnostic étayé par les meilleures connaissances scientifiques disponibles, d’une cartographie des risques, de cadres méthodologies et d’un panorama d’outils pour intégrer la biodiversité comme paramètre structurant des décisions stratégiques. La capacité à mobiliser ces leviers constituera un déterminant majeur de leur résilience à long terme.