Dans les paysages de l’Andalousie occidentale, la forêt s’organise en clairières, prairies et arbres dispersés, dessinant les silhouettes caractéristiques des dehesas, ces systèmes agroforestiers méditerranéens où l’activité humaine et les dynamiques écologiques se sont longtemps déployées dans un équilibre subtil. Depuis plusieurs décennies toutefois, cet équilibre se fragilise. Les peuplements de chênes-lièges vieillissent, la régénération naturelle s’amenuise, tandis que les sécheresses récurrentes, les pathogènes et la pression croissante du gibier accélèrent le déclin de ces paysages forestiers. Dans ce contexte, restaurer une dehesa ne consiste pas simplement à planter des arbres. L’enjeu est de réactiver les processus biologiques qui permettent à un écosystème forestier de se renouveler et de soutenir sa biodiversité. C’est dans cette perspective que s’inscrit le projet conduit par Reforest’Action à La Loma, au cœur du Parc naturel de la Sierra de Hornachuelos. Sur 188 hectares restaurés entre 2023 et 2028, l’ambition dépasse la reconstitution d’un couvert arboré : il s’agit de concevoir un projet de restauration où la biodiversité devient la matrice même du design écologique, orientant chaque choix technique et chaque intervention sur le terrain.

Les dehesas : un écosystème d’exception aujourd’hui fragilisé
Un système agroforestier à haute valeur écologique
La Loma se situe au sein du Parc naturel de la Sierra de Hornachuelos, un territoire inscrit dans le réseau Natura 2000 et classé Zone Spéciale de Protection pour les Oiseaux (ZEPA). Ce statut reflète l’importance écologique du site, qui abrite l’un des paysages agroforestiers les plus singuliers d’Europe occidentale.
La structure des dehesas repose sur une organisation semi-ouverte dans laquelle les arbres – principalement chênes-lièges et chênes verts – ponctuent des prairies naturelles pâturées. Cette configuration crée une mosaïque d’habitats particulièrement favorable à la biodiversité. Les prairies abritent une flore herbacée méditerranéenne riche, composée de graminées, de légumineuses et de plantes aromatiques. Cette diversité végétale soutient une abondance d’insectes pollinisateurs et constitue le socle de nombreuses chaînes trophiques.
Les arbres jouent quant à eux un rôle structurant dans l’écosystème. Ils fournissent des sites de nidification, produisent des ressources alimentaires essentielles et contribuent à la régulation microclimatique des paysages. Les dehesas de la Sierra de Hornachuelos accueillent ainsi une faune remarquable. Parmi les oiseaux figurent la pie-grièche méridionale, plusieurs espèces d’alouettes et des rapaces emblématiques tels que l’aigle impérial ibérique. Les mammifères sont également bien représentés : genettes, blaireaux, sangliers et cervidés parcourent ces milieux ouverts, tandis que la forte densité de lapins peut attirer ponctuellement le lynx ibérique, l’un des félins les plus menacés d’Europe. Cette richesse biologique résulte d’un équilibre écologique construit au fil des siècles. Les pratiques agro-pastorales extensives ont contribué à maintenir l’ouverture du paysage et à favoriser la diversité des habitats. Pourtant, cet équilibre demeure fragile.
La crise silencieuse des suberaies méditerranéennes
Les paysages de dehesas reposent en grande partie sur le chêne-liège (Quercus suber), espèce emblématique adaptée aux conditions climatiques méditerranéennes et aux sols pauvres de la région. Les arbres présents sur les parcelles de La Loma atteignent souvent 150 à 200 ans, témoignant d’un patrimoine forestier façonné par plusieurs générations de gestion humaine.
Aujourd’hui, ces suberaies connaissent toutefois une phase de dégradation progressive observée dans l’ensemble du bassin méditerranéen occidental. Les épisodes de sécheresse fragilisent les arbres et accentuent le phénomène de dépérissement connu sous le nom de “seca”. Parallèlement, certains insectes xylophages colonisent les troncs et pondent dans l’écorce, affaiblissant progressivement les individus les plus âgés.
Dans le même temps, la régénération naturelle devient insuffisante pour assurer le renouvellement des peuplements. La forte densité de cervidés et de sangliers entraîne la consommation massive des glands et l’abroutissement des nouvelles pousses. Les jeunes chênes parviennent rarement à franchir les premières années critiques de leur développement.
La conséquence est progressive mais déterminante : la densité des arbres diminue et la structure écologique des dehesas se fragilise. Restaurer ces paysages implique donc d’intervenir à la fois sur les peuplements forestiers et sur les processus écologiques qui conditionnent leur renouvellement.

Le design du projet de La Loma : une ingénierie au service du vivant
Les interactions écologiques au cœur de la restauration
Dans un écosystème comme la dehesa, la forêt constitue un réseau d’interactions complexes reliant végétation, faune, micro-organismes du sol et activités humaines. Restaurer la forêt suppose donc de réactiver les relations écologiques qui soutiennent la résilience de l’écosystème. À La Loma, la biodiversité est envisagée comme le moteur même de la restauration : les interactions entre espèces jouent un rôle déterminant dans la régénération des peuplements forestiers. Les oiseaux disperseurs de graines participent activement à la régénération naturelle, tandis que les pollinisateurs contribuent à la reproduction des espèces végétales. Les micro-organismes du sol facilitent l’absorption des nutriments par les racines, et les chauves-souris insectivores participent à la régulation des populations d’insectes. La restauration forestière vise ainsi moins à remplacer les processus naturels qu’à en soutenir l’expression, en mobilisant la biodiversité comme levier de régénération écologique.
Sélection génétique et régénération du chêne-liège
Dans cette perspective, le projet de La Loma s’appuie sur un design qui combine trois stratégies complémentaires afin de favoriser la régénération du chêne-liège et la restauration des équilibres biologiques : le semis de glands germés, la plantation de jeunes chênes issus de pépinières, et la régénération naturelle favorisée par la dispersion des graines par la faune. L’objectif est de mobiliser simultanément différentes dynamiques de renouvellement afin de renforcer la résilience du peuplement et sa diversité génétique. Un travail minutieux est d’abord mené sur la sélection des semences. Les glands sont collectés sur des arbres présents sur site et identifiés comme arbres semenciers pour leurs qualités écologiques : résistance aux insectes et aux champignons, tolérance à la sécheresse, qualité du liège et longévité. Une partie de ces glands est ensuite placée en pépinière pendant une année afin de produire des plants robustes qui seront plantés sur site, tandis que l’autre partie sera utilisée en semis après germination des glands.
À l’hiver 2026, plus de 3 200 glands germés ont ainsi été semés sur la parcelle, selon une densité moyenne d’environ 64 plants par hectare. En complément, des jeunes chênes âgés d’un an, issus des pépinières, sont plantés sur la parcelle afin de sécuriser la reprise du peuplement. Ces plants sont fréquemment installés à proximité des souches d’arbres morts, où le système racinaire préexistant crée des conditions favorables à leur développement et améliore la structure biologique du sol.
La restauration ne repose cependant pas uniquement sur ces interventions directes. Le projet mobilise également les mécanismes naturels de dispersion des graines. Une mangeoire installée sur la parcelle attire les geais des chênes, oiseaux dont le comportement de stockage des glands dans le sol favorise leur germination ultérieure. Ce phénomène de zoochorie pourrait générer jusqu’à 125 jeunes plants par hectare, contribuant ainsi à la régénération naturelle du peuplement.
Maîtriser les pressions écologiques
Afin de mieux comprendre ces dynamiques écologiques, des pièges photographiques ont été installés sur le site. Ils permettent d’observer l’activité de la faune et de documenter la participation des différentes espèces aux processus de régénération.
La gestion des pressions écologiques constitue un autre volet essentiel du projet. Une clôture a été installée afin de limiter les dégâts causés par le gibier, dont la pression représente l’un des principaux obstacles à la régénération naturelle des chênes.
Dans ce paysage méditerranéen soumis à des étés particulièrement secs, la prévention des incendies fait également partie du design du projet. Des bandes débroussaillées ont été aménagées autour des zones restaurées afin de limiter la propagation éventuelle des feux.
Restaurer les fonctionnalités de l’écosystème
La restauration du fonctionnement biologique du sol constitue un autre axe structurant. Des champignons mycorhiziens sont introduits lors de la plantation afin de favoriser les symbioses entre racines et micro-organismes. Ces associations améliorent l’absorption des nutriments et renforcent la résistance des jeunes plants aux stress environnementaux.
Enfin, la diversification végétale est encouragée par l’introduction d’espèces complémentaires, notamment le poirier sauvage, qui enrichit les ressources alimentaires disponibles pour la faune. L’installation de gîtes pour les chauves-souris contribue également à soutenir ces insectivores dont l’activité participe à la régulation naturelle des populations d’insectes.
Préserver un système socio-écologique : la filière liège
La restauration des suberaies de La Loma s’inscrit également dans une perspective de long terme qui prend en compte les usages traditionnels associés au chêne-liège. L’écorce de cet arbre constitue en effet la matière première du liège, ressource renouvelable dont l’exploitation structure depuis des siècles l’économie de nombreux territoires méditerranéens. Prélevée périodiquement sans abattre l’arbre, selon un cycle d’environ neuf ans, la récolte du liège repose sur une gestion forestière attentive à la vitalité des peuplements. En favorisant la régénération des chênes-lièges et la diversité biologique des dehesas, le projet de La Loma contribue ainsi à préserver les conditions écologiques nécessaires à la pérennité de cette filière locale. La restauration de la biodiversité et la durabilité des activités humaines apparaissent ici étroitement liées, révélant la nature profondément socio-écologique de ces paysages méditerranéens.
L’ensemble de ces actions témoigne d’une approche au sein duquel la biodiversité constitue à la fois la finalité et le moteur de la restauration.

Mesurer l’impact : la certification The Global Biodiversity Standard
L’exigence d’une évaluation scientifique de la biodiversité
La conception écologique du projet de La Loma s’inscrit dans une exigence plus large : celle de pouvoir démontrer, de manière rigoureuse, l’impact réel des projets de restauration sur la biodiversité. À mesure que les initiatives de reforestation se multiplient à l’échelle mondiale, la question de l’évaluation scientifique des résultats devient en effet centrale. La plantation d’arbres constitue souvent l’indicateur le plus visible de ces projets, mais elle ne suffit pas à rendre compte de la complexité des processus écologiques engagés. Restaurer un écosystème implique de recréer des habitats fonctionnels, de favoriser le retour d’espèces locales et de rétablir les dynamiques biologiques qui assurent la résilience des milieux. Dans ce contexte, le développement d’outils de mesure robustes apparaît comme une condition essentielle pour garantir la crédibilité et l’efficacité des stratégies de restauration.
C’est précisément pour répondre à cette exigence qu’a été développé The Global Biodiversity Standard (TGBS), le seul standard international dédié à l’évaluation de l’impact des projets sur la biodiversité. Élaboré à l’issue de plusieurs années de recherche et avec la contribution d’un réseau international de botanistes, d’écologues et de spécialistes de la conservation, cette certification vise à fournir un cadre scientifique exigeant permettant d’évaluer la qualité écologique des projets de restauration. Lancé officiellement lors de la COP16 de la Convention sur la diversité biologique, il repose sur l’analyse approfondie des habitats, des communautés d’espèces et des dynamiques écologiques propres à chaque site.
Le rôle de Reforest’Action et l’audit du projet La Loma
Reforest’Action contribue au Global Biodiversity Standard en mettant à disposition ses outils d’analyse environnementale fondés sur la télédétection, qui permettent d’affiner la compréhension des dynamiques écologiques et de suivre l’évolution des trajectoires de restauration dans le temps. Par ailleurs, Reforest’Action représente le Hub Europe du standard, dédié à l’application et au déploiement de la certification au sein des projets situés sur le continent européen.
C’est dans ce cadre que le projet de La Loma fait actuellement l’objet d’un audit en vue de la certification de son plan de gestion par le Global Biodiversity Standard. En soumettant le projet à l’analyse indépendante de Preferred by Nature, Reforest’Action s’inscrit dans une démarche de transparence scientifique visant à garantir que les stratégies de restauration mises en œuvre contribuent effectivement à renforcer la biodiversité locale et à restaurer les dynamiques écologiques propres aux paysages des dehesas. Le projet de La Loma deviendra alors le premier projet européen à obtenir la certification du Global Biodiversity Standard.
Un cadre stratégique pour l’engagement des entreprises
Au-delà de l’évaluation scientifique des projets, la certification The Global Biodiversity Standard représente également un levier stratégique pour les entreprises qui s’engagent dans le financement d’initiatives de restauration. En validant de manière indépendante l’impact biodiversité des projets forestiers et agroforestiers, elle permet aux organisations de démontrer de manière crédible leur contribution à la préservation et à la restauration des écosystèmes.
Dans un contexte où les attentes en matière de transparence et de responsabilité environnementale se renforcent, les projets certifiés TGBS constituent ainsi un cadre robuste pour structurer des engagements en faveur de la biodiversité et renforcer la crédibilité des stratégies environnementales des entreprises. Ces projets offrent également une complémentarité importante avec les initiatives climatiques, notamment celles associées aux standards internationaux du carbone. Des écosystèmes riches et fonctionnels contribuent en effet à la fois à l’atténuation du changement climatique et à l’adaptation des territoires et des sociétés humaines à ses effets. La certification TGBS permet ainsi d’inscrire les actions des entreprises dans une approche plus intégrée des enjeux climat et biodiversité, en reconnaissant la contribution des projets à la régénération durable des écosystèmes.

Le projet de La Loma illustre une évolution profonde des pratiques de restauration forestière. Dans un contexte marqué par l’érosion de la biodiversité et les effets du changement climatique, la plantation d’arbres ne peut plus être envisagée comme une solution suffisante. La restauration écologique exige désormais une compréhension fine du fonctionnement des écosystèmes et des dynamiques biologiques qui les structurent. À La Loma, chaque intervention – de la sélection des semenciers à l’introduction de mycorhizes, de la dispersion des glands par les oiseaux à la protection contre le gibier – vise à soutenir les processus naturels qui permettent à la forêt de se régénérer. En plaçant la biodiversité au cœur du design de ses projets, Reforest’Action affirme une approche exigeante de la restauration des forêts dégradées. L’objectif n’est pas seulement de reconstituer un couvert arboré, mais de restaurer des écosystèmes capables de se maintenir, d’évoluer et de soutenir durablement la vie. Dans les paysages méditerranéens de la Sierra de Hornachuelos, cette ambition se traduit par la reconstruction patiente d’un système vivant, où la forêt retrouve progressivement sa capacité de renouvellement et où la biodiversité redevient le principe organisateur du paysage.