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Feux de forêt : face à un risque qui change d’échelle, l’adaptation est essentielle

Décryptages

En juillet 2026, les incendies de Die et de Fontainebleau ont révélé une nouvelle dimension du risque de feu en France. Après un printemps record et trois séquences de chaleur extrême depuis mai, la question n’est plus seulement de savoir comment restaurer les surfaces brûlées, mais aussi comment adapter les territoires, leurs paysages et leurs forêts aux aléas et aux événements climatiques extrêmes. Une transformation qui concerne les pouvoirs publics, les acteurs forestiers, mais aussi les entreprises.

L’année 2026 change notre lecture du risque

Le printemps 2026 a été le plus chaud jamais observé en France, avec une température supérieure de 1,7 °C aux normales et un déficit de précipitations de 30 %. Trois séquences de chaleur extrême se sont ensuite succédé en moins de deux mois. En juin, l’anomalie de température a atteint 3,8 °C en France, tandis que les précipitations sont restées inférieures de près de 50 % aux normales. Début juillet, les sols atteignaient des niveaux de sécheresse généralisés à l’ensemble de l’Hexagone et de la Corse.

Il convient néanmoins de distinguer ce qui déclenche un incendie de ce qui lui permet de se propager. En France, neuf feux de forêts sur dix sont d’origine humaine, volontaire ou accidentelle. La prévention des comportements à risque demeure donc indispensable. Mais les températures élevées, le manque de pluie, la faible humidité atmosphérique, le vent et l’assèchement de la végétation déterminent largement la vitesse et l’intensité avec lesquelles un feu peut se développer. Le changement climatique multiplie les situations dans lesquelles une étincelle peut devenir une crise majeure.

Près de 4 400 hectares parcourus par le feu dans le Diois. Près de 2 000 hectares à Fontainebleau, soit environ 10 % de ce massif emblématique. Au plus fort de la crise francilienne, près de 1 000 sapeurs-pompiers, quatre avions Dash et deux Canadair ont été mobilisés : un déploiement aérien sans précédent en Île-de-France. La géographie de ces deux incendies est presque aussi significative que leur ampleur. L’un s’est développé dans les reliefs de la Drôme, sur un territoire déjà confronté à des conditions méditerranéennes. L’autre a touché une forêt située aux portes de la région parisienne. Entre les deux, des dizaines de feux de forêt, de landes, de friches ou de cultures ont mobilisé les secours dans une grande partie de l’Hexagone.

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Développement des incendies en forêt de Fontainebleau. Crédits : Baidax, via Wikimedia Commons — licence CC BY-SA 4.0.

Le risque incendie n’est plus méridional, ni estival, ni isolé

L’incendie de Fontainebleau constitue un signal majeur. Les projections de Météo-France montrent que, dans une France à +4 °C, le risque de feu pourrait se généraliser à l’ensemble du territoire. Certaines régions allant de la Loire au Bassin parisien connaîtraient alors des fréquences de risque élevé comparables à celles observées habituellement dans l’arrière-pays méditerranéen.

L’enjeu n’est pas uniquement l’extension géographique du risque. Il réside également dans sa simultanéité. Lorsque plusieurs incendies importants se développent en même temps, les avions, les hélicoptères, les unités spécialisées et les renforts interdépartementaux doivent être répartis entre de nombreux fronts. La capacité de mobilisation nationale demeure essentielle, mais elle ne peut se substituer à la préparation locale des territoires.

Cette préparation comprend les équipements de Défense des forêts contre les incendies tels que l’aménagement de pistes d’accès aux massifs et de points d’eau, l’entretien des interfaces entre les espaces naturels et les zones habitées, les coupures de combustible, les dispositifs de surveillance et l’anticipation des évacuations et des continuités d’activité. Car le périmètre d’un incendie ne s’arrête pas aux limites de la forêt. Les fumées dégradent la qualité de l’air. Les sols mis à nu peuvent accroître les phénomènes d’érosion et de ruissellement. Les routes, les voies ferrées, les réseaux, l’activité touristique ou la disponibilité de certaines ressources peuvent être perturbés. Les conséquences sont écologiques, mais aussi sanitaires, économiques et sociales. Le risque incendie devient ainsi un risque territorial et systémique.

Passer d’une logique de parcelle à une logique de territoire

S’il serait vain de tenter de supprimer toute présence du feu lorsque se combinent sécheresse extrême, températures élevées et force du vent, il s’agit toutefois de réduire la probabilité de feux très intenses, répétés ou incontrôlables, capables de dépasser les facultés de régénération des écosystèmes et les capacités d’intervention humaine. La sévérité des feux et l’intervalle entre deux incendies comptent parmi les principaux déterminants de la régénération forestière. Lorsque les incendies se répètent avant que les jeunes arbres aient atteint leur maturité reproductive, la reconstitution du peuplement peut être durablement compromise.

La bonne unité d’intervention n’est donc plus seulement la parcelle forestière mais le massif, et, plus largement, le territoire dans lequel il s’inscrit. À cette échelle, il s’agit de combiner plusieurs leviers : limiter les continuités de combustible, maintenir des espaces ouverts ou agricoles lorsque cela est pertinent, améliorer l’accès des secours, entretenir les lisières, accompagner le pastoralisme, pratiquer des éclaircies ciblées, gérer la végétation du sous-bois ou recourir, dans des contextes précisément encadrés, au brûlage dirigé. Ces interventions ne remplacent ni la prévention des départs de feu ni les moyens de lutte, mais donnent aux secours davantage de temps et d’espace pour agir. Elles supposent surtout une gouvernance collective associant propriétaires publics et privés, forestiers, agriculteurs, collectivités, services d’incendie, scientifiques, associations et habitants.

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En 2022, plus de 20 000 hectares de forêt ont brûlé en Gironde. Crédits : Reforest'Action - Pierre Hermans

Face au risque de feu, chaque forêt nécessite une adaptation spécifique

Il n'existe pas de réponse universelle au risque incendie. Adapter une forêt consiste avant tout à comprendre son histoire, sa composition, son fonctionnement écologique et les vulnérabilités propres à son territoire. La diversification des essences, des âges et des structures forestières constitue un levier important de résilience face à de nombreux aléas : sécheresses, tempêtes, ravageurs ou maladies. Elle contribue aussi à la multifonctionnalité écologique des forêts. Elle ne saurait cependant devenir un principe appliqué mécaniquement. Une étude publiée en 2024 dans Scientific Reports et conduite sur près de 2 800 parcelles incendiées en Espagne a montré que certaines associations d'essences renforçaient la résistance des peuplements au feu, tandis que d'autres produisaient l'effet inverse. La nature des essences, leurs proportions, leurs caractéristiques biologiques et les conditions locales sont déterminantes.

De la même manière, une forêt comportant plusieurs étages de végétation peut offrir des bénéfices écologiques, conserver davantage de fraîcheur et accueillir une biodiversité plus riche. Mais une continuité verticale mal maîtrisée peut aussi permettre aux flammes de passer du sol aux houppiers. L’objectif n’est donc pas d’accumuler indistinctement les strates, mais de concevoir une hétérogénéité forestière capable de rompre les continuités horizontales et verticales du combustible tout en conservant les fonctions écologiques du milieu.

Chaque itinéraire sylvicole doit ainsi partir d’un diagnostic croisant le climat futur, les caractéristiques du sol, la topographie, l’histoire du peuplement, la disponibilité en eau, les usages du territoire et les capacités de gestion dans la durée.

Les projets accompagnés par Reforest’Action illustrent cette diversité :

  • Dans le Var, sur le projet de la Plaine des Maures, l’enjeu est d’éviter que la régénération très dense du pin maritime ne reconstitue le même peuplement homogène et combustible que celui touché par l’incendie de 2021, tout en favorisant le retour du chêne-liège.
  • En Corse, dans le massif de Punta di Basi incendié il y a près de quarante ans, la végétation s’est reconstituée sous la forme d’un maquis très dense et difficilement accessible. L’ouverture de layons, l’amélioration des accès et l’accompagnement des chênes-lièges permettent à la fois de fragmenter le combustible, de faciliter l’intervention des secours et de soutenir une dynamique naturelle déjà présente.
  • En Lozère, sur le Causse Méjean, un massif de 1 200 hectares composé essentiellement de pins noirs d’Autriche et affecté par d’importants dépérissements fait l’objet d’une conversion progressive vers une futaie irrégulière, mélangée et à couvert continu.

Ces exemples rappellent une réalité souvent occultée : la restauration prend parfois la forme d’une plantation, mais elle peut aussi consister à éclaircir, détourer, ouvrir un accès, protéger une régénération spontanée ou transformer progressivement un peuplement pendant plusieurs décennies.

Après l’incendie, ne pas reconstruire la vulnérabilité

En 2022, Reforest’Action rappelait déjà que l’urgence post-incendie ne consistait pas nécessairement à replanter immédiatement. Il convient d’abord de sécuriser les sites, de protéger les sols et d’observer la capacité de régénération naturelle de la forêt. Ce principe reste pleinement valable. Mais l’expérience des dernières années invite à lui ajouter une exigence : ne pas reconstituer à l’identique les conditions qui ont favorisé l’incendie ou sa propagation.

Après un feu, les premières décisions doivent tenir compte de la sévérité réelle des dommages, de la présence d’arbres survivants et de semenciers, de l’état des sols, du risque d’érosion, de la dynamique naturelle et des trajectoires climatiques locales. Lorsque la régénération naturelle est suffisante, elle peut être protégée et accompagnée. Lorsqu’elle est absente, trop homogène ou inadaptée aux conditions futures, des enrichissements ou des plantations ciblées peuvent être nécessaires.

En France, le Label Bas-Carbone intègre déjà cette logique en permettant de financer la restauration des parcelles entre deux et cinq ans après un incendie. Ce délai laisse le temps d’observer la régénération naturelle : celle-ci peut ensuite être accompagnée lorsqu’elle fonctionne, tandis que la plantation intervient lorsque le couvert ne se reconstitue pas spontanément.

Mais la rapidité de restauration ne doit pas devenir le principal indicateur de réussite. Une surface peut retrouver rapidement un couvert végétal tout en reconstituant un peuplement dense, homogène et très combustible. Restaurer une forêt signifie remettre en mouvement des fonctions écologiques : couverture et infiltration des sols, habitats pour la biodiversité, stockage du carbone, régulation de l’eau, capacité de régénération et résistance à plusieurs aléas successifs.

Financer la résilience : le rôle des entreprises

Les incendies suscitent, à juste titre, des mobilisations rapides. Pourtant, la résilience d'un territoire se construit bien avant le prochain départ de feu. Elle repose sur des actions souvent moins visibles que la plantation : accompagner la régénération naturelle, diversifier les peuplements, gérer la végétation, entretenir les accès, restaurer les continuités écologiques ou suivre l'évolution des écosystèmes dans la durée.

Aucun mécanisme de financement ne peut, à lui seul, couvrir l'ensemble de ces besoins. La finance carbone constitue un levier pertinent pour soutenir certains projets de restauration et de séquestration, tandis que les financements publics, la philanthropie ou les futurs mécanismes dédiés à la biodiversité ont vocation à répondre à d'autres enjeux. L'enjeu n'est pas de choisir entre ces outils, mais de les rendre complémentaires.

Pour les entreprises, cette évolution appelle un changement de perspective. Il ne s'agit plus seulement de financer un projet de plantation, mais de soutenir des trajectoires de résilience à l'échelle des territoires : des projets capables de réduire durablement les vulnérabilités, d'améliorer l'état des écosystèmes et d'associer l'ensemble des acteurs concernés.

Dans ce contexte, plusieurs questions méritent désormais d'être portées au niveau des instances de direction :

  • Où se situent nos expositions ? Quels sites, approvisionnements, infrastructures et territoires stratégiques sont concernés par l’extension du risque incendie et par la raréfaction de l’eau ?
  • Que finançons-nous réellement ? Nos investissements dans la nature soutiennent-ils uniquement la reconstitution d’un couvert ou également la gestion, la prévention, le suivi et la biodiversité sur le temps long ?
  • Que mesurons-nous ? Au-delà des arbres, des hectares et des tonnes de carbone, suivons-nous la survie des peuplements, la régénération naturelle, l’état des sols, la diversité écologique et la réduction des continuités de combustible ?
  • À quelle échelle agissons-nous ? Un projet isolé peut-il produire les effets recherchés sans coopération avec les propriétaires voisins, les collectivités, les gestionnaires et les services de secours ?

Une stratégie crédible ne consiste pas à attendre la catastrophe pour financer sa réparation. Elle vise à réduire la vulnérabilité en amont, à soutenir des acteurs capables d’intervenir dans la durée et à accepter que les résultats écologiques se construisent sur plusieurs années.

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère des incendies en France ? Plusieurs caractéristiques du risque ont déjà changé : son extension géographique, la précocité et la durée des périodes à risque, l’intensité des épisodes de chaleur, l’assèchement des sols et la possibilité de devoir combattre simultanément de nombreux incendies. Attendre une certitude statistique définitive avant d’adapter les territoires constituerait en soi une prise de risque. L’adaptation ne doit enfin jamais faire oublier la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Dans une France à +4 °C, le risque météorologique élevé de feu se généraliserait à l’ensemble du territoire. Aucune gestion forestière ne pourra compenser indéfiniment l’intensification de la chaleur, des sécheresses et des vents extrêmes. Entre le fatalisme et la promesse illusoire de forêts « incombustibles », une voie existe pourtant : prévenir les départs de feu, organiser les paysages, adapter la gestion forestière, restaurer sans reproduire les vulnérabilités et financer la résilience dans la durée. Le prochain grand incendie ne se combattra pas seulement le jour où il se déclarera. Il se prépare, ou se limite, dans les années qui le précèdent.