Reforest’Action / Vers un dépassement de 1,5 °C : comment préserver la résilience des écosystèmes ?
Toute l'actualité

Vers un dépassement de 1,5 °C : comment préserver la résilience des écosystèmes ?

Décryptages

Publié le 2 septembre 2026, le rapport Limiting Overshoot du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) examine les conséquences du dépassement attendu de 1,5 °C et les conditions d’un éventuel retour sous ce seuil. Il souligne l’urgence de réduire les émissions jusqu’au net zéro, étape indispensable avant d’atteindre les émissions nettes négatives nécessaires à une baisse des températures, tout en renforçant l’adaptation. Pour les entreprises et les investisseurs engagés dans les Solutions fondées sur la Nature, ces travaux invitent à considérer la résilience des écosystèmes comme une condition de leur contribution climatique à long terme. À la lumière de ce rapport, Reforest’Action défend plus largement la nécessité de concevoir, évaluer et financer ces solutions en intégrant les conditions de pérennité de leurs bénéfices climatiques, écologiques et sociaux.

1,5 °C : contenir l’ampleur et la durée du dépassement

Le PNUE estime que les efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre n’ont pas été suffisants pour éviter un dépassement de 1,5 °C de réchauffement mondial par rapport à l’ère préindustrielle, désormais attendu au cours des prochaines années. Il ne s’agit plus seulement d’observer ponctuellement une année au-dessus de 1,5 °C : c’est désormais le réchauffement mondial de long terme, mesuré sur plusieurs décennies, qui devrait franchir ce seuil.

L’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 °C demeure néanmoins essentiel. Chaque fraction de degré évitée et chaque année gagnée permettent de réduire les impacts sur la biodiversité et les écosystèmes, les infrastructures et les sociétés humaines. Une diminution du réchauffement ne suffirait par ailleurs pas à effacer l’ensemble des dommages : certaines pertes de biodiversité et transformations des écosystèmes seraient irréversibles, tandis que l’élévation du niveau marin se poursuivrait sur le temps long.

Le rapport propose ainsi d’appréhender le franchissement de 1,5 °C comme une trajectoire susceptible de s’étendre sur plusieurs décennies : dépassement, pic de réchauffement, puis éventuellement déclin des températures et stabilisation. L’ampleur du pic et la durée de l’exposition à des conditions plus chaudes détermineront la gravité des impacts. Quant à la possibilité d’un retour sous 1,5 °C, elle reste profondément incertaine. Le rapport estime qu’environ 220 GtCO₂ d’émissions nettes négatives cumulées seraient nécessaires pour réduire la température mondiale d’environ 0,1 °C. Même avec des émissions nettes négatives atteignant 10 GtCO₂ par an, le refroidissement ne serait que de l’ordre de 0,05 °C par décennie. Autrement dit, le réchauffement accumulé en une décennie au rythme actuel pourrait demander plusieurs décennies pour être inversé, y compris dans des hypothèses très ambitieuses de retrait du CO₂. Le PNUE rappelle ainsi que le retrait du CO₂ atmosphérique doit compléter des réductions profondes des émissions, et non s’y substituer.

Dans ce contexte, atténuation et adaptation doivent progresser conjointement. Limiter le réchauffement réduit les risques futurs, mais ne supprime pas les besoins d’adaptation ; renforcer la résilience contribue, en retour, à préserver les conditions de poursuite de l’action climatique.

Cette interdépendance doit aussi guider les entreprises qui financent les Solutions fondées sur la Nature. Qu’elles contribuent directement à la restauration d’écosystèmes ou soutiennent des projets certifiés carbone, une même question se pose : comment concevoir, financer et accompagner ces projets pour que les bénéfices recherchés puissent se concrétiser et se maintenir dans un climat en évolution ?

Préserver la résilience des écosystèmes dans un climat qui change

Le PNUE souligne que les scénarios les plus ambitieux envisagent des volumes considérables d’émissions nettes négatives dans la seconde moitié du siècle, alors même que le réchauffement peut fragiliser les puits naturels. Les écosystèmes qui contribuent à l'atténuation du changement climatique et au soutien de l’adaptation des territoires sont en effet eux-mêmes vulnérables à ses effets : sécheresses, stress thermique, incendies et ravageurs peuvent réduire leur capacité à absorber du carbone et provoquer la réémission de stocks existants.

L’enjeu ne se limite pas au carbone. Le rapport souligne également que certaines mesures d’adaptation fondées sur les écosystèmes pourraient atteindre leurs limites au-delà de 1,5 °C. Le déplacement des conditions climatiques favorables aux espèces peut notamment entraîner leur redistribution et la recomposition des communautés écologiques, ce qui impose de repenser les dispositifs de protection et de renforcer la connectivité entre les milieux.

La capacité des Solutions fondées sur la Nature à produire des résultats durables dépend ainsi de la résilience des écosystèmes sur lesquels elles reposent.

La robustesse d’un projet commence par sa pertinence écologique

Un potentiel de séquestration, un objectif de restauration d’habitats ou une ambition de protection de la ressource en eau doivent être examinés au regard du territoire dans lequel ils s’inscrivent, des risques susceptibles d’en compromettre la réalisation et des moyens prévus pour y faire face. Pour un développeur de projets, cela suppose d’identifier les écosystèmes à préserver ou à restaurer, les contraintes climatiques et hydriques à anticiper, ainsi que les usages locaux à prendre en compte. La réponse doit découler de ce diagnostic, plutôt que d’un objectif de surface ou de séquestration fixé indépendamment du territoire.

Dans cette perspective, la préservation de la biodiversité et des ressources en eau, ou encore les impacts socio-économiques pour les communautés, ne doivent pas être appréhendés uniquement comme des co-bénéfices associés à un projet de séquestration carbone. Ces différentes dimensions peuvent constituer la finalité première d’une contribution et être valorisées en tant que telles.

Cette attention portée au contexte du projet vaut également pour sa gouvernance. Le PNUE souligne que l’équité conditionne la faisabilité et la légitimité des trajectoires climatiques. À l’échelle des projets, la participation aux décisions, la protection des droits et le partage des bénéfices doivent donc être organisés dès l’origine.

La conception d’un projet suppose ainsi de clarifier les impacts recherchés, d’examiner leurs interactions et de s’assurer que la poursuite d’un objectif ne compromet pas les autres fonctions de l’écosystème.

Inscrire le financement dans le temps long

Le temps constitue une dimension déterminante de l’adaptation fondée sur les écosystèmes. De nombreuses mesures nécessitent de longs délais pour atteindre leur maturité, alors que l’exposition aux aléas progresse. Retarder leur mise en œuvre réduit leur efficacité et leur faisabilité. Les décisions de financement doivent donc permettre d’agir suffisamment tôt tout en intégrant la temporalité propre aux projets.

Pour les entreprises qui financent ces projets, cela implique de regarder au-delà de l’intervention initiale. L’entretien, la gestion, le suivi des résultats et les ajustements nécessaires doivent être anticipés dès la conception, avec les moyens et les responsabilités qui leur sont associés. Ils font partie des conditions de réalisation et de pérennité des bénéfices attendus.

Cette inscription dans la durée doit s’accompagner d’une mesure rigoureuse des impacts. Chaque projet doit être suivi au regard de ses objectifs propres, en distinguant les actions réalisées des effets effectivement observés. Pour le carbone, il faut notamment différencier les absorptions projetées de celles réalisées et vérifiées. Pour la restauration écologique, le suivi peut porter sur l’évolution des habitats, des fonctions écologiques ou des services écosystémiques, à travers des indicateurs appropriés. La diversité des finalités appelle ainsi des méthodes de suivi spécifiques, avec une même exigence de transparence.

Enfin, le temps long impose de prévoir la capacité d’ajustement du projet. Qui suit l’évolution des risques ? Qui peut décider d’une modification des pratiques ? Quels moyens seront mobilisables si les conditions s’écartent des hypothèses initiales ? Le PNUE souligne à cet égard la nécessité d’articuler observation, apprentissage et révision des décisions afin d’adapter l’action à l’évolution des connaissances et des conditions. Il ne s’agit pas d’exiger des projets sans risque, mais des projets dont les risques sont explicités et pris en charge.

Le rapport du PNUE met en évidence les conséquences durables du dépassement de 1,5 °C et les profondes incertitudes qui entourent un éventuel retour sous ce seuil. Les décisions prises aujourd’hui restent toutefois déterminantes pour contenir l’ampleur et la durée du dépassement et limiter les dommages qui en résulteront. Réduire rapidement les émissions, protéger les stocks naturels de carbone, développer de manière responsable les capacités de retrait du CO₂ et renforcer l’adaptation restent des leviers complémentaires. Pour les acteurs des Solutions fondées sur la Nature, l’enjeu est d’intégrer pleinement la résilience des écosystèmes dans la conception, le financement et le suivi des projets. Tenir compte des risques auxquels ils sont eux-mêmes exposés permet de préserver leur capacité à contribuer durablement à l’atténuation et à l’adaptation.