La question de la réduction des pesticides s’impose aujourd’hui comme un enjeu central pour les systèmes agricoles à l’échelle internationale. Elle cristallise des tensions profondes entre impératifs environnementaux, exigences sanitaires et contraintes économiques des exploitations. Derrière ce débat technique se joue en réalité une interrogation plus large sur les fondements du modèle productif agricole et sur sa capacité à demeurer performant dans un contexte de pression réglementaire croissante, d’ouverture des marchés et d’intensification des aléas climatiques. Dans de nombreux pays, les discussions relatives à l’encadrement des produits phytosanitaires mettent en avant une préoccupation légitime : préserver la compétitivité des producteurs dans un environnement concurrentiel marqué par des écarts de normes et de coûts. Cette perspective soulève toutefois une question stratégique de long terme : la performance économique peut-elle durablement reposer sur le maintien, voire le renforcement, d’une dépendance structurelle aux intrants chimiques ?
Réduire les pesticides : une exigence agronomique, sociétale et économique
La réduction de l’usage des pesticides ne résulte pas uniquement d’une attente sociétale ou d’une orientation réglementaire. Elle répond à des dynamiques agronomiques profondes. Les phénomènes de résistance des ravageurs, la simplification des rotations culturales et l’érosion de la biodiversité fonctionnelle affaiblissent progressivement les systèmes agricoles productivistes. Cette fragilisation, aggravée par la dégradation des mécanismes naturels des agroécosystèmes, conduit souvent à une augmentation encore plus forte des traitements, dans une logique cumulative qui pèse sur les coûts de production sans garantir une sécurité durable des rendements.
Par ailleurs, la dépendance aux intrants chimiques, dont le prix est souvent corrélé à celui des hydrocarbures, expose les exploitations à la volatilité des tarifs internationaux et aux évolutions réglementaires, rendant plus incertaine la planification économique. Dans ce contexte, la réduction des pesticides peut être comprise comme une démarche de sécurisation à moyen et long terme, visant à restaurer des équilibres biologiques dont la dégradation génère, in fine, des coûts économiques significatifs.
Des alternatives fondées sur la transformation des systèmes
Les alternatives aux pesticides existent, mais elles impliquent une transformation systémique plutôt qu’une simple substitution technique. L’allongement et la diversification des rotations culturales permettent de rompre les cycles biologiques des bioagresseurs et de réduire la pression parasitaire. L’intégration de couverts végétaux améliore la structure des sols, renforce leur capacité de rétention en eau et stimule l’activité biologique, ce qui contribue à la robustesse des cultures face aux stress.
Le développement d’infrastructures agroécologiques, telles que les haies ou les bandes enherbées, favorise la présence d’auxiliaires et réactive des mécanismes naturels de régulation. À ces leviers s’ajoutent les solutions de biocontrôle et la sélection variétale adaptée aux contextes pédoclimatiques, qui permettent de réduire la dépendance aux traitements chimiques tout en maintenant des niveaux de production compatibles avec les attentes des marchés. Ces approches s’inscrivent dans le cadre de l’agriculture régénératrice, dont l’objectif est de restaurer les fonctions écologiques des sols et des écosystèmes agricoles afin d’en renforcer la résilience productive. Les retours d’expérience montrent que, si cette transition nécessite un accompagnement technique et un temps d’ajustement, elle peut conduire à une stabilisation des performances et à une diminution progressive des coûts liés aux intrants.
Organiser le financement de la transition
La soutenabilité économique de cette évolution constitue néanmoins une condition déterminante de sa réussite. La modification des pratiques culturales suppose des investissements, un apprentissage et une prise de risque temporaire. Il serait économiquement fragile de faire reposer l’ensemble de cet effort sur les seules exploitations agricoles, alors même que les bénéfices générés – amélioration de la qualité de l’eau, stockage de carbone, préservation de la biodiversité – dépassent le cadre strict de la production.
La transition vers une réduction maîtrisée des pesticides implique ainsi une mobilisation élargie des acteurs des filières. Les entreprises agroalimentaires et les distributeurs disposent d’un levier structurant pour accompagner ces évolutions en intégrant des critères environnementaux dans leurs stratégies d’approvisionnement et en contractualisant sur le long terme avec les producteurs.
Les démarches d’insetting constituent, à cet égard, un outil opérationnel. En finançant, au sein même de leurs chaînes de valeur, des projets de transition vers l’agriculture régénératrice, les entreprises contribuent à partager le coût de la transformation des pratiques tout en sécurisant leurs approvisionnements. Ce mécanisme permet d’aligner performance économique et objectifs environnementaux, en inscrivant la transition dans une logique de coopération et de création de valeur commune.
La conciliation entre réduction des pesticides et soutenabilité économique ne relève donc pas d’un arbitrage binaire. Elle suppose d’inscrire la performance agricole dans une perspective de long terme, fondée sur la résilience des systèmes productifs et sur une répartition plus équilibrée des coûts de transition au sein des filières. La compétitivité ne pourra durablement reposer sur l’intensification chimique seule, mais dépendra de la capacité des acteurs agricoles et agroalimentaires à investir dans des systèmes plus robustes, capables de maintenir leur productivité tout en répondant aux exigences environnementales qui structurent désormais les marchés et les politiques publiques.