En Afrique de l’Ouest, où l’agriculture repose majoritairement sur des exploitations familiales de petite taille, fortement dépendantes des conditions climatiques et des ressources locales, la restauration des terres agricoles dégradées ne peut se limiter à des interventions techniques ponctuelles : elle suppose une transformation en profondeur des pratiques et des équilibres écologiques. C’est dans cette perspective que s’inscrit le projet Wawa développé par Reforest’Action et l’APAF au Togo. Issu d’un travail de terrain approfondi, fondé sur l’observation des pratiques agricoles locales et le dialogue avec les communautés, ce projet mobilise l’agroforesterie comme levier de régénération des sols, de diversification des productions et de renforcement de la résilience des exploitations. En combinant expertise agronomique et ancrage territorial, il propose une approche où la restauration des écosystèmes devient indissociable de l’amélioration des conditions de vie des populations rurales.

Des systèmes agricoles confrontés à des contraintes croissantes
En Afrique de l’Ouest, l’agriculture constitue l’un des fondements des équilibres territoriaux. Elle mobilise près de 60 % de la population active et assure l’essentiel de l’alimentation des populations, avec une production locale couvrant environ 90 % des apports caloriques, d’après le CFSI (Comité Français pour la Solidarité Internationale). Cette double fonction, économique et nourricière, confère aux systèmes agricoles un rôle central dans la stabilité des sociétés rurales.
Cette centralité s’inscrit toutefois dans un cadre structurellement contraint. Le tissu agricole est majoritairement composé d’exploitations familiales de petite taille, souvent inférieures à cinq hectares. Cette fragmentation limite les capacités d’investissement, d’accès aux marchés et d’adaptation aux aléas. Elle rend également plus difficile la diffusion de pratiques agricoles durables à grande échelle.
Aux contraintes structurelles s’ajoute une dégradation progressive des ressources naturelles. Les sols, soumis à des cycles d’exploitation intensifs ou à des pratiques extensives comme l’agriculture sur brûlis, perdent rapidement leur fertilité. Les infrastructures de stockage et de transformation restent insuffisantes, ce qui accentue les pertes post-récolte et réduit la valeur ajoutée captée localement. Dans ce contexte, les agriculteurs évoluent dans un environnement marqué par une forte insécurité économique et sociale.
Le changement climatique agit comme un facteur aggravant de ces fragilités. La variabilité accrue des précipitations, l’intensification des épisodes de sécheresse ou de pluies extrêmes affectent directement les cultures, qu’elles soient vivrières ou de rente. Les systèmes agricoles, déjà sous pression, doivent désormais composer avec une incertitude croissante.
Dans ce cadre, l’enjeu ne se limite plus à améliorer les rendements. Il s’agit de repenser les systèmes agricoles dans leur capacité à durer, à absorber les chocs et à maintenir leurs fonctions productives et sociales. Cette transformation implique de restaurer les sols, de diversifier les productions et de réintroduire des mécanismes écologiques capables de soutenir la fertilité et la résilience des agroécosystèmes.

Un projet agroforestier pour lutter contre la dégradation des terres
Sortir des logiques d’épuisement des terres
L’agriculture sur brûlis, historiquement répandue au Togo et dans la zone du projet Wawa, constitue une forme d’agriculture de subsistance itinérante, fondée sur des cycles de culture alternés. Elle consiste à défricher une parcelle forestière de petite taille en coupant la végétation, puis à brûler les résidus végétaux après séchage afin de produire une couche de cendres. Celles-ci servent de substrat temporairement fertile pour la culture de denrées alimentaires locales telles que le maïs, l’igname, le taro, la courge ou le gombo.
Inscrite dans des systèmes à faible pression foncière, cette pratique a historiquement contribué à maintenir un certain équilibre agronomique, notamment lorsque les temps de jachère permettaient une régénération suffisante des sols et de la végétation. Toutefois, les dynamiques actuelles – pression démographique, accès limité aux terres, intensification des usages – tendent à réduire fortement ces périodes de repos.
Dans ce contexte, le lessivage rapide des cendres et des éléments minéraux, combiné à la colonisation des parcelles par les adventices, entraîne une dégradation accélérée de la fertilité des sols. Après deux à trois cycles culturaux, les rendements diminuent significativement, contraignant les agriculteurs à abandonner les terres cultivées. Les parcelles sont alors mises en jachère dans des conditions qui ne permettent plus toujours une régénération complète avant leur remise en culture.

Ainsi, le développement de stratégies de fertilisation des sols reposant sur des mécanismes biologiques (tels que l’agroforesterie) et non sur l’usage du feu ou d’intrants chimiques, constitue un enjeu central pour la restauration des terres. Il s’agit, plus largement, de permettre aux communautés d’accéder à une production agricole suffisante, saine et durable.
Au Togo, le projet Wawa s’inscrit dans cette perspective. Déployé sur 594 hectares grâce à notre porteur de projet local, l’APAF (Association pour la Promotion des Arbres Fertilitaires), il s’appuie sur des pratiques agricoles africaines ancestrales, qu’il réinterprète, enrichit et adapte aux conditions climatiques contemporaines. Il implique 15 villages des préfectures de Wawa, Akébou et Kloto, dans lesquels l’accès à la sécurité alimentaire et à des revenus durables demeure étroitement conditionné par la restauration préalable des terres agricoles, aujourd’hui appauvries et dégradées.
Activer les mécanismes biologiques de fertilité des sols
L’agroforesterie constitue l’un des piliers du projet Wawa. En associant arbres et cultures sur une même parcelle agricole, elle s’impose comme une alternative aux modèles agricoles conventionnels. Elle contribue à la restauration des terres, au maintien de la biodiversité, à la production alimentaire et au soutien des cultures, tout en favorisant la diversification des systèmes agricoles. Elle renforce ainsi la résilience et les capacités d’adaptation des exploitations face aux effets du changement climatique.
Le choix des espèces implantées constitue toutefois un facteur déterminant, et c’est précisément sur ce point que repose la spécificité de l’approche développée dans le cadre du projet. Dans la mesure où la production agricole dépend étroitement de la capacité des sols à renouveler leur fertilité, le design du projet intègre des espèces capables de fixer biologiquement l’azote, à l’image des fabacées, mais aussi de mobiliser et de recycler des éléments nutritifs essentiels comme le phosphore et le potassium, tout en produisant une biomasse abondante.
Ces arbres fertilitaires, tels que définis par Hugues Dupriez et Philippe De Leener en 1993, présentent la particularité de ne pas entrer en compétition avec les cultures vivrières ou de rente cultivées sous leur couvert. Leur appellation renvoie à leur capacité à enrichir les horizons superficiels du sol, à en améliorer la texture et à en favoriser la structuration.
Ces processus naturels permettent ainsi de réduire le recours aux engrais azotés de synthèse dans les parcelles cultivées, tout en contribuant à améliorer à la fois la qualité et la quantité de la production agricole.

Adapter le design aux usages et aux territoires
Dans une logique d’évolution des pratiques, le projet décline ainsi plusieurs modèles de plantation, fondés sur la diversité des essences (fertilitaires, fruitières et forestières), et conçus pour répondre aux spécificités des usages agricoles locaux et aux dynamiques écologiques des parcelles.
Dans les champs de cultures vivrières (annuelles) — maïs, igname, taro, gombo — l’intégration d’arbres permet de restaurer les ressources naturelles, de renforcer les équilibres écologiques et d’accroître la résilience des systèmes agricoles face aux effets du changement climatique. La complémentarité entre les espèces favorise à la fois la diversification des productions, l’amélioration de la qualité nutritionnelle et la stabilisation des revenus, tout en réduisant la dépendance aux intrants externes grâce à la fertilisation naturelle des sols.
Dans les parcelles dédiées aux cultures de rente (pérennes) — cacao, café, cajou — les systèmes agroforestiers jouent un rôle déterminant dans la régulation des conditions de culture. Les arbres fournissent un ombrage et une humidité essentiels au bon développement des cultures, tout en protégeant les sols de l’exposition directe au soleil et en limitant les effets des périodes de sécheresse. Lorsque cet ombrage est finement ajusté, il contribue également à la régulation des ravageurs, en limitant à la fois le développement de maladies fongiques liées à un excès d’humidité et la prolifération d’insectes favorisée par une absence de couvert arboré.
Enfin, la création de boisements sur des terres communautaires ou publiques, représentant environ 10% des arbres plantés dans le cadre du projet, répond à des enjeux complémentaires. Ces espaces permettent à la fois la production de ressources ligneuses — bois d’œuvre et bois énergie — et l’intégration d’espèces fruitières destinées à l’alimentation locale. Ils participent ainsi à une gestion plus durable des ressources naturelles tout en générant des bénéfices économiques pour les communautés.

L’engagement des communautés, levier de transformation durable
L’appropriation des pratiques par les agriculteurs
Le projet Wawa s’appuie sur une implication étroite des communautés locales, associées à chaque étape de sa mise en œuvre. Les agriculteurs bénéficient de formations aux pratiques agroforestières et participent activement à l’intégration des arbres au sein de leurs systèmes de production, favorisant une appropriation rapide et durable des modèles proposés.
Les observations de terrain, réalisées lors de la seconde mission d’audit de Reforest’Action en janvier 2025, mettent en évidence un engagement marqué des bénéficiaires. Les agriculteurs expriment une forte satisfaction vis-à-vis du projet et des effets déjà perceptibles sur leurs parcelles, notamment en matière d’amélioration de la fertilité des sols et de performance des cultures vivrières. Certains vont jusqu’à prolonger spontanément la dynamique initiée, en réalisant eux-mêmes des remplacements de plants ou en étendant les pratiques agroforestières au-delà des parcelles initialement concernées.
Une diffusion des pratiques à l’échelle des territoires
Cette appropriation se traduit également par une évolution progressive des pratiques agricoles à l’échelle des territoires. Dans plusieurs villages, les agriculteurs témoignent d’une réduction des pratiques d’abattis-brûlis et d’un intérêt croissant pour des systèmes intégrant durablement l’arbre.
En combinant montée en compétences, engagement des bénéficiaires et transformations observables des pratiques, le projet crée les conditions d’une diffusion pérenne des modèles agroforestiers. Cette dynamique constitue un levier essentiel pour sécuriser les impacts dans le temps et envisager un changement d’échelle des systèmes agricoles, au bénéfice des territoires et des acteurs qui s’y engagent.

Une performance carbone encadrée et vérifiée
Une méthodologie et un outil validés par Bureau Veritas
Depuis 2023, Reforest’Action s’appuie sur une méthode et un simulateur de la séquestration carbone ex ante (c’est-à-dire avant que cette séquestration n’ait eu lieu) afin de fournir une estimation du potentiel de stockage du carbone des projets, et donner un résultat estimé du nombre de tonnes équivalent CO2 séquestrées sur 30 ans. Cette projection permet d’optimiser le design des projets pour maximiser leur impact sur le climat. Notre méthode et notre outil ont été validés par Bureau Veritas Certification en octobre 2023. Ils respectent les critères fondamentaux du marché carbone volontaire sur la base des référentiels internationaux, également requis par l’article 147 de la Loi Climat et Résilience. Bureau Veritas est habilité à vérifier les calculs ex ante issus du simulateur Reforest’Action pour y apporter la crédibilité issue d’une vérification tierce.
Une projection carbone au service des stratégies ESG
En août 2025, la projection de la séquestration carbone sur 30 ans permise par le projet Wawa a été vérifiée par Bureau Veritas via un audit qui a permis de vérifier les points suivants :
- Quantification : le carbone stocké est quantifié via un outil vérifié par Bureau Veritas en 2023, selon une méthodologie en accord avec la norme ISO 14064-3:2019 et qui s’appuie sur les standards internationaux.
- Additionnalité : la séquestration carbone n’aurait pas lieu sans la mise en place du projet, et l’impact climatique est démontré par comparaison du scénario de projet à un scénario de référence.
- Permanence : la maximisation de la permanence du stockage du carbone s’appuie sur le déploiement d’un plan de mitigation des risques et l’intégration d’un rabais de 20%.
- Vérifiabilité : la transparence des données est garantie.
- Durabilité : le design du projet assure une approche fondée sur la multifonctionnalité afin de maximiser les bénéfices environnementaux et socio-économiques.
- Unicité : le projet est enregistré dans un registre interne pour assurer sa traçabilité.
Les conclusions de l’audit ont validé la projection de la séquestration carbone initialement calculée par Reforest’Action à hauteur de 92 243 tCO2 sur 30 ans pour la saison 2021-2022 de plantation du projet.
Après 5 ans, un audit de vérification, également réalisé par Bureau Veritas, permettra de valider sur le terrain la réalité du projet, le respect des conditions d’implémentation, la santé et la vitalité des écosystèmes restaurés.
Le projet Wawa répond ainsi pleinement aux besoins de transparence et de reporting ESG (CSRD, SBTi, CDP...), dans le cadre d'une démarche de contribution carbone volontaire.

Restaurer des terres agricoles implique une transformation en profondeur des systèmes de production, fondée sur la réactivation des mécanismes écologiques qui en assurent la durabilité. Au Togo, le projet Wawa illustre cette approche en mobilisant l’agroforesterie pour sortir des logiques d’épuisement des sols, restaurer leur fertilité et adapter les pratiques agricoles aux réalités locales.
À travers ce projet, Reforest’Action démontre sa capacité à concevoir des dispositifs agroforestiers intégrés, fondés sur une compréhension fine des contextes agronomiques et sociaux, et à les déployer en s’appuyant sur des dynamiques territoriales solides. L’articulation entre expertise scientifique, ancrage local et exigences méthodologiques en matière de performance carbone constitue un socle essentiel pour garantir la crédibilité et la durabilité des impacts.
Dans un contexte où la résilience des systèmes agricoles devient un enjeu stratégique à l’échelle globale, des projets comme Wawa offrent des réponses concrètes et opérationnelles. Ils ouvrent la voie à des modèles capables de concilier restauration des écosystèmes, sécurité alimentaire et création de valeur sur le long terme, tout en permettant aux entreprises de s’inscrire dans des trajectoires d’engagement mesurables, transparentes et alignées avec les standards internationaux.