Avec la publication de la version 2.0 de son Corporate Net-Zero Standard, le 11 juin 2026, le Science Based Targets initiative (SBTi) ne se contente pas d'actualiser l'un des référentiels climatiques les plus influents pour les entreprises. Il apporte également une réponse à une question qui s'est progressivement imposée au cœur des stratégies net zéro : quelle responsabilité une organisation porte-t-elle vis-à-vis des émissions qu'elle continue d'émettre pendant sa transition ? Même lorsqu'elles suivent une trajectoire alignée avec la science climatique, les entreprises continuent d'émettre pendant de nombreuses années. Entre la décarbonation de leurs activités et l'atteinte du net zéro subsiste ainsi un espace longtemps resté peu structuré : celui des émissions en cours et de la responsabilité qu'elles soulèvent.
La reconnaissance d'une responsabilité climatique pendant la transition
La principale nouveauté introduite par la version 2.0 réside dans le concept de Ongoing Emissions Responsibility (OER). Cette notion part d'un constat simple. Même lorsqu'une entreprise suit une trajectoire de réduction compatible avec l'objectif de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, elle émet encore des gaz à effet de serre dont les effets sur le climat persistent. Dès lors, la question n'est plus seulement celle de la réduction des émissions, mais aussi de la responsabilité associée à ces « émissions en cours ».
L'introduction de l'OER marque ainsi une évolution importante dans la manière d'envisager l'action climatique des entreprises. Jusqu'ici, le débat était souvent structuré autour d'une opposition relativement binaire : réduire les émissions d'un côté, compenser de l'autre. Le SBTi propose désormais une lecture plus nuancée. Entre la décarbonation de la chaîne de valeur et la neutralisation des émissions résiduelles existe un troisième champ d'action : celui de la contribution climatique associée aux émissions qui demeurent pendant la transition. Cette contribution peut prendre différentes formes, depuis le financement de projets de retrait du carbone jusqu'au soutien à des actions de protection ou de restauration des écosystèmes menées au-delà des chaînes de valeur des entreprises.
Cette reconnaissance ne modifie toutefois pas l'architecture fondamentale du standard. Les crédits carbone ne peuvent toujours pas être utilisés pour atteindre les objectifs de réduction des scopes 1, 2 ou 3. Une tonne de CO₂ financée dans un projet externe ne vient pas diminuer une tonne comptabilisée dans l'inventaire carbone de l'entreprise. Les efforts de réduction restent donc au cœur de toute trajectoire crédible et demeurent le principal indicateur de performance climatique.
C'est précisément parce que ce principe reste intact que l'évolution introduite par la V2.0 apparaît significative. Le SBTi ne revient pas sur la distinction entre réduction et contribution ; il lui donne au contraire une forme plus explicite et plus structurée. Les mécanismes de contribution climatique ne sont plus relégués à la périphérie des stratégies net zéro. Ils trouvent désormais une place définie dans le cadre conceptuel du standard, sans pour autant être confondus avec les efforts de décarbonation.
Un compromis entre deux exigences devenues indissociables
La publication de cette nouvelle version peut être lue comme la recherche d'un point d'équilibre entre deux exigences qui se sont parfois opposées dans les débats sur le net zéro.
La première consiste à préserver l'intégrité environnementale des trajectoires climat. Depuis sa création, le SBTi défend l'idée que les entreprises doivent avant tout réduire leurs émissions à la source et transformer leurs activités. Toute utilisation des crédits carbone susceptible de ralentir ces transformations est perçue comme un risque pour la crédibilité des engagements climatiques.
La seconde exigence est plus opérationnelle. Atteindre les objectifs de l'Accord de Paris suppose non seulement de réduire les émissions mondiales, mais aussi de financer massivement les solutions capables de stocker ou de retirer du carbone de l'atmosphère. Qu'il s'agisse de restauration d'écosystèmes, de projets forestiers, de pratiques agricoles régénératrices ou de technologies de retrait du carbone, ces solutions nécessitent des investissements considérables, souvent plusieurs années avant que leurs bénéfices climatiques ne puissent être pleinement réalisés.
La V2.0 du Corporate Net-Zero Standard ne choisit pas entre ces deux impératifs. Elle tente plutôt de les articuler. En maintenant une séparation stricte entre comptabilité des émissions et financement d'actions climatiques, elle préserve la priorité donnée à la réduction. En reconnaissant simultanément la responsabilité sur les émissions en cours, elle admet que la responsabilité climatique d'une entreprise ne se limite pas à son inventaire carbone ni à son objectif net zéro final.
Cette évolution est loin d'être anodine. Elle traduit une maturation du débat climatique, qui ne se résume plus à la question de savoir si les crédits carbone ont ou non leur place dans une stratégie d'entreprise. La véritable question devient désormais celle de leur rôle, de leur temporalité et de leur articulation avec les efforts de décarbonation.
2035 : le moment où la reconnaissance devient obligation
Si l'introduction de la responsabilité sur les émissions en cours constitue l'évolution la plus visible du standard, le changement le plus structurant pourrait bien se situer dans les dispositions prévues à partir de 2035.
À cette échéance, les grandes entreprises devront commencer à financer des carbon removals à hauteur d'au moins 1 % de leur empreinte carbone annuelle. Cette exigence augmentera progressivement au fil du temps, jusqu'à couvrir l'ensemble des émissions résiduelles à l'horizon net zéro.
Pour la première fois, le SBTi inscrit ainsi dans son référentiel une obligation explicite de soutien aux solutions de retrait du carbone avant même l'atteinte du net zéro. Cette décision traduit une réalité désormais largement admise : certaines émissions résiduelles continueront d'exister dans les décennies à venir et devront être traitées par des mécanismes capables de retirer durablement du carbone de l'atmosphère. En ce sens, la V2.0 reconnaît que le développement des removals n'est plus un sujet marginal ou prospectif. Il devient un élément constitutif des trajectoires climat de long terme.
Une montée en puissance progressive ?
Cette évolution envoie un signal important sur la destination à atteindre. En revanche, elle demeure plus prudente sur la manière d'y parvenir. La responsabilité sur les émissions en cours repose essentiellement sur des mécanismes volontaires de reconnaissance. Les entreprises peuvent choisir d'agir dès aujourd'hui, mais elles ne sont pas tenues de le faire.
Cette prudence s’explique. Depuis sa création, le SBTi s’est construit autour d’une conviction forte : la crédibilité du net zéro repose d’abord sur la réduction des émissions. Le standard cherche donc à éviter qu’une obligation trop précoce ne conduise certaines organisations à privilégier l’achat de crédits carbone au détriment des transformations nécessaires de leurs activités.
Cet équilibre soulève néanmoins une interrogation centrale. Si les entreprises auront besoin de volumes considérables de removals dans les années 2040 et 2050, comment créer dès aujourd’hui les conditions économiques permettant à ces solutions de se développer à l’échelle nécessaire ?
C’est ici que se situe le cœur du débat ouvert par la V2.0. Pour les uns, la reconnaissance explicite de la contribution climatique et l’intégration progressive des removals dans les trajectoires net zéro constituent déjà un signal structurant pour les entreprises comme pour les investisseurs. Pour les autres, cette reconnaissance institutionnelle risque de rester insuffisante tant qu’elle ne s’accompagne pas d’une obligation plus immédiate de financement. Les projets de séquestration et de retrait du carbone se construisent dans le temps long ; ils nécessitent des méthodologies robustes, de la visibilité et des signaux de demande suffisamment lisibles pour justifier les investissements nécessaires.
En d’autres termes, la V2.0 clarifie la destination, mais laisse encore largement ouverte la question du calendrier. Elle reconnaît le rôle que devront jouer les removals dans l’atteinte du net zéro, tout en faisant le pari qu’une reconnaissance progressive suffira à engager le marché avant l’entrée en vigueur des obligations de 2035.
Ce que la V2.0 change réellement pour les entreprises
Pour les entreprises, la V2.0 ne crée pas d'obligation immédiate de financement. Elle modifie en revanche le cadre stratégique dans lequel s'inscrivent les démarches de contribution climatique. En reconnaissant explicitement la responsabilité associée aux émissions en cours et la place des actions menées au-delà des chaînes de valeur, le standard légitime des approches qui relevaient jusqu'ici principalement du volontariat. La question n'est donc plus seulement de savoir si ces mécanismes ont leur place dans une stratégie climat, mais à quel moment les entreprises choisissent de s'en saisir.
Au-delà de ses dispositions techniques, la publication du Corporate Net-Zero Standard V2.0 témoigne d'une évolution plus profonde de la manière dont les entreprises appréhendent leur rôle dans la transition climatique. Alors que les discussions se concentraient jusqu’à présent sur la réduction des émissions et sur la crédibilité des objectifs affichés, la question qui émerge désormais est plus large : comment une entreprise assume-t-elle sa responsabilité climatique pendant le temps nécessaire à sa propre transformation ? L'introduction de la responsabilité sur les émissions en cours apporte une première réponse à cette interrogation. En reconnaissant que les émissions en cours méritent elles aussi d'être prises en considération, le SBTi ouvre un nouvel espace dans les stratégies climat des entreprises, situé entre la décarbonation et la neutralisation finale. Reste à savoir si cette reconnaissance suffira à mobiliser les financements dont les solutions de séquestration et de retrait du carbone auront besoin dans les prochaines décennies. Car c'est peut-être là le principal enseignement de cette version 2.0 : le débat ne porte plus réellement sur la place des mécanismes de contribution climatique dans les trajectoires net zéro, mais sur la capacité des entreprises, des investisseurs et des développeurs de projets à faire émerger suffisamment tôt les solutions dont le net zéro dépendra demain.