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Penser les stratégies d’entreprise à l’ère de la faillite hydrique

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L’eau n’est plus seulement une ressource sous tension. Le rapport Global Water Bankruptcy de l’UNU-INWEH montre que, dans un nombre croissant de bassins versants à travers le monde, les systèmes hydrologiques entrent dans une phase de dégradation structurelle. Cette « faillite hydrique » redéfinit les conditions de stabilité écologique, territoriale et économique. Reforest'Action en analyse les ressorts et les implications pour les entreprises, et explore les leviers d’action permettant de contribuer au renforcement de la résilience hydrique des territoires.

L’eau comme condition du vivant et facteur de stabilité systémique

La disponibilité de l’eau douce structure l’ensemble des systèmes vivants. Elle conditionne la productivité des écosystèmes, le maintien de la biodiversité, la fertilité des sols, le fonctionnement des cycles biogéochimiques, mais aussi la sécurité alimentaire, la production industrielle, l’énergie et la stabilité des sociétés humaines. Lorsque l’eau vient à manquer, ou que sa qualité se dégrade, c’est l’organisation même des territoires qui est affectée, depuis la localisation des activités et les arbitrages entre les usages, jusqu’aux équilibres écologiques qui les soutiennent.

Depuis plusieurs décennies, ces tensions sont décrites sous le terme générique de « crise de l’eau ». Or, cette notion tend à suggérer une perturbation transitoire, susceptible d’être résorbée par des ajustements techniques, des investissements ou une meilleure allocation des ressources. Le rapport Global Water Bankruptcy, publié par l’United Nations University - Institute for Water, Environment and Health (UNU-INWEH), propose un déplacement analytique majeur : dans de nombreux bassins versants, il ne s’agit plus d’une crise au sens conjoncturel, mais d’une dégradation structurelle des systèmes hydrologiques.

La notion de faillite hydrique permet de qualifier ce basculement. Elle renvoie à une situation dans laquelle les usages et les pressions exercées sur l’eau excèdent durablement les capacités des milieux naturels à produire, stocker, filtrer et réguler la ressource. Autrement dit, le capital naturel de l’eau est entamé. Cette lecture appelle à revisiter les cadres d’analyse et de décision, en particulier pour les entreprises dont les activités reposent sur des équilibres territoriaux de plus en plus fragilisés.

De la crise à la faillite hydrique : un changement de cadre analytique

La gestion de l’eau s’est historiquement structurée autour d’un raisonnement en flux. Les politiques publiques comme les stratégies industrielles ont cherché à sécuriser les volumes disponibles, à lisser les variations saisonnières et à compenser les déficits ponctuels par des infrastructures de stockage, de transfert et de régulation hydraulique, telles que des barrages, des réservoirs, des canaux ou des ouvrages de dérivation. Si ce cadre est pertinent tant que les systèmes naturels conservent leurs capacités de régulation, il cesse toutefois d’être valide dès lors que les prélèvements excèdent durablement les apports renouvelables.

La « faillite hydrique », diagnostiquée par l’UNU INWEH dans son rapport Global Water Bankruptcy, désigne précisément le moment où les sociétés commencent à mobiliser des stocks accumulés sur des décennies, voire des siècles : nappes souterraines profondes, humidité des sols, zones humides, glaciers. Dans le même temps, les mécanismes qui permettent à l’eau de s’infiltrer, de se stocker et de se purifier sont altérés par l’artificialisation des sols, la déforestation, l’érosion et les pollutions diffuses. La faillite hydrique décrit ainsi un état post crise durable, dans lequel l’usage de l’eau excède, sur le long terme, les capacités de renouvellement naturel, entraînant des dommages irréversibles ou quasi irréversibles aux écosystèmes qui produisent, stockent et régulent l’eau.

À ce titre, l’analogie économique mobilisée par le rapport de l’ONU est éclairante. Un système hydrique fonctionne comme un bilan. Les précipitations et la recharge naturelle constituent les revenus, tandis que les nappes, les sols et les écosystèmes forment les actifs. Les usages humains, quant à eux, représentent les dépenses. La faillite intervient lorsque, pour maintenir ces usages, il devient nécessaire de dégrader les actifs eux-mêmes. À ce stade, il ne s’agit plus d’un déséquilibre quantitatif, mais d’une altération structurelle des systèmes hydrologiques.

L’irréversibilité comme point de rupture

La faillite hydrique correspond ainsi à un changement de régime, dans lequel certaines altérations des systèmes hydrologiques deviennent partiellement irréversibles. Dans de nombreux aquifères, un pompage prolongé entraîne une baisse de pression telle que les formations géologiques se tassent. Ce phénomène de subsidence réduit la porosité des couches souterraines et, avec elle, leur capacité à stocker l’eau. Même si les précipitations augmentent par la suite, la nappe ne retrouve pas nécessairement son volume initial.

Des mécanismes comparables sont à l’œuvre dans les sols. La perte de matière organique, la compaction liée aux usages intensifs ou la salinisation réduisent leur capacité d’infiltration et de rétention. L’eau circule plus rapidement en surface, accentuant l’érosion et les crues, tout en diminuant la recharge des nappes. La disparition des zones humides supprime quant à elle des espaces clés de régulation et de filtration, essentiels à la qualité de l’eau et au maintien des habitats.

Dans ces configurations, le retour à un état antérieur devient incertain, voire impossible à l’échelle des cycles économiques et d’investissement. La gestion de l’eau bascule alors d’une logique d’optimisation vers une logique de limitation des pertes et de restauration ciblée des fonctions écologiques.

Une dynamique déjà observable à l’échelle mondiale

Le rapport Global Water Bankruptcy documente l’extension rapide de ces situations. Près de 75 % de la population mondiale vit aujourd’hui dans des pays exposés à une vulnérabilité hydrique élevée. Environ 4 milliards de personnes subissent une pénurie sévère d’eau au moins un mois par an. Plus de la moitié des grands lacs de la planète ont vu leur niveau diminuer depuis les années 1990, et environ 70 % des grands aquifères présentent des tendances de déclin à long terme.

L’ONU distingue à ce titre la sécheresse climatique de la sécheresse anthropique. Dans cette seconde configuration, la pénurie résulte principalement des choix d’aménagement, de production et de consommation. Les volumes de précipitations peuvent se situer à des niveaux proches des moyennes historiques, sans pour autant permettre un rétablissement de la ressource, car les capacités de stockage et de régulation ont été affaiblies. La pénurie devient alors chronique.

De la vulnérabilité hydrique au risque économique

Pour les entreprises, la faillite hydrique modifie la nature même du risque. L’eau cesse d’être un paramètre environnemental périphérique pour devenir une contrainte structurante de l’activité. Cette contrainte se manifeste d’abord de manière opérationnelle. Les restrictions de prélèvement, la variabilité accrue des débits ou la dégradation de la qualité de l’eau affectent directement les capacités de production, les coûts variables et la fiabilité des chaînes d’approvisionnement.

À ces effets directs s’ajoutent des dimensions territoriales. Dans les bassins en tension, l’arbitrage entre usages agricoles, industriels et domestiques devient plus conflictuel. Les décisions d’implantation, d’extension ou de maintien d’activités industrielles sont de plus en plus conditionnées par la disponibilité locale de la ressource en eau et par la légitimité sociale des usages, au regard des besoins des populations et des écosystèmes.

L’eau rejoint ainsi le climat et la biodiversité parmi les déterminants de la création de valeur à long terme. Selon le Global Water Report 2024 du CDP, une entreprise sur cinq déclare déjà être exposée à des risques liés à l’eau au sein de sa chaîne d’approvisionnement, susceptibles d’avoir un impact financier significatif.

Des cadres de référence pour structurer l’action des entreprises

Face à ces enjeux, un ensemble de cadres méthodologiques et réglementaires s’est progressivement structuré. Le Corporate Water Stewardship, porté notamment par le World Resources Institute (WRI), invite les entreprises à dépasser une gestion strictement interne de l’eau pour adopter une approche territorialisée, à l’échelle des bassins versants, en coopération avec les autres usagers et les autorités locales.

Les Science Based Targets for Nature (SBTN) appliquent à l’eau douce une logique d’objectifs fondés sur la science, qui proposent une démarche séquencée, fondée sur l’analyse des dépendances et des impacts, la priorisation géographique des bassins à risque, puis la définition d’actions compatibles avec les limites écologiques locales, en intégrant quantité et qualité de l’eau.

Le CDP Water structure la divulgation des informations relatives aux risques, opportunités, politiques et performances hydriques des entreprises. Il constitue aujourd’hui un outil central d’évaluation pour les investisseurs, en rendant comparables des données longtemps fragmentées.

Enfin, la Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD) et les standards européens de reporting (ESRS) renforcent les exigences de transparence en imposant une analyse dite de “double matérialité”, qui couvre à la fois les impacts des entreprises sur les ressources en eau et les écosystèmes, et les risques que la dégradation de ces systèmes fait peser sur leur performance économique et financière. L’eau y apparaît comme un enjeu transversal, à la croisée des impacts sur les écosystèmes et des dépendances économiques.

Pris ensemble, ces cadres convergent vers une même exigence : relier la stratégie hydrique de l’entreprise aux réalités biophysiques des territoires dont elle dépend.

Water Resilience : restaurer les fonctions hydrologiques des paysages

Le programme Water Resilience de Reforest’Action s’adresse aux entreprises dont les activités ou les chaînes de valeur sont exposées à des risques hydriques significatifs et vise à renforcer la résilience des bassins versants par des projets fondés sur la nature.

Le bassin versant comme échelle de cohérence

Un bassin versant correspond au territoire sur lequel les eaux de pluie et de ruissellement convergent vers un même exutoire. Il constitue l’unité physique à l’intérieur de laquelle se structurent les flux hydrologiques, les usages et les impacts. Toute action sur l’eau, qu’il s’agisse de prélèvements, de rejets ou de restauration des milieux, s’inscrit nécessairement dans cette géographie. Agir à l’échelle du bassin versant permet de relier les usages industriels aux dynamiques amont et aval, d’identifier les leviers les plus efficaces et de coordonner les acteurs partageant une même ressource. À l’inverse, une approche strictement volumétrique, déconnectée du fonctionnement des écosystèmes, tend à déplacer les pressions sans les résoudre.

Une approche fondée sur la restauration des mécanismes hydrologiques

Notre approche repose sur un diagnostic hydrologique qui intègre des données sur les caractéristiques pédologiques, le type de couverture des sols et d’usage des terres, la topographie, les régimes de précipitation et les usages de l’eau. Les projets forestiers et agroforestiers sont ensuite conçus pour agir sur les mécanismes clés du cycle de l’eau (notamment l’infiltration, la recharge des nappes, la filtration des polluants et la régulation des débits) et mis en œuvre par nos équipes, en collaboration directe avec les acteurs locaux. Les impacts sont estimés et suivis à l’aide de méthodologies reconnues, telles que le Volumetric Water Benefit Accounting (VWBA) développé par le WRI, et de dispositifs de monitoring combinant données de terrain et télédétection. Les résultats sont consolidés dans une plateforme de Monitoring, Reporting and Verification (MRV), compatible avec les cadres de reporting de référence.

Le programme Water Resilience de Reforest’Action vise ainsi à restaurer les fonctions hydrologiques des paysages (amélioration de la qualité de l’eau par filtration naturelle, meilleure régulation des débits, réduction des risques d’inondation et renforcement de la recharge des nappes), condition nécessaire à la stabilité de la ressource en eau dans la durée.

La faillite hydrique désigne un changement de régime. Elle révèle les limites d’une gestion centrée sur les volumes et appelle une approche systémique, fondée sur la restauration des fonctions écologiques et la gouvernance territoriale. Pour les entreprises, l’enjeu n’est plus uniquement de sécuriser un accès immédiat à l’eau, mais de contribuer à la résilience des bassins versants dont dépend leur activité. Dans un contexte de contraintes croissantes, la capacité à intégrer l’eau comme un facteur stratégique, écologique et territorial devient ainsi un déterminant majeur de la performance à long terme, tout en contribuant à la préservation d’équilibres hydrologiques essentiels à l’ensemble du vivant.

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