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Du carbone à la création de valeur locale : notre approche du benefit sharing

Décryptages

Comment s’assurer que les projets générant des crédits carbone certifiés créent avant tout une valeur tangible pour les territoires qui les portent ? Dans les projets de restauration des écosystèmes, la réussite à long terme repose à la fois sur la séquestration effective du carbone, l’adhésion des communautés locales et la création d’opportunités économiques durables. C’est précisément l’objet du benefit sharing, ou partage des bénéfices. Ce principe constitue aujourd’hui une condition structurelle de la crédibilité et de la durabilité des projets carbone. Chez Reforest’Action, il est intégré dès la conception des projets et fait l’objet d’un cadre d’évaluation rigoureux visant à garantir que la finance carbone contribue réellement au développement local.

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Le benefit sharing dans les projets carbone certifiés

Un principe d’équité au cœur de la finance carbone

Dans le cadre des projets certifiés par des standards internationaux tels que Verra (VCS) ou Gold Standard, le benefit sharing désigne l’ensemble des mécanismes permettant de répartir de manière équitable les bénéfices générés par un projet entre les différentes parties prenantes, en particulier les communautés locales et les peuples autochtones. Dans un contexte où l’intégrité sociale des projets est devenue un enjeu central pour la crédibilité des marchés carbone volontaires, ces mécanismes jouent un rôle structurant dans la conception et la gouvernance des projets. Cette approche reconnaît que la réussite d’un projet de séquestration carbone dépend d’un écosystème d’acteurs et d’activités, et que les bénéfices doivent être distribués de manière équitable pour garantir sa pérennité.

Standards carbone et cadres nationaux : vers un encadrement renforcé du benefit sharing

S’ils n’imposent pas de pourcentage universel de benefit sharing applicable à l’ensemble des projets, les standards carbone ont toutefois renforcé progressivement l’encadrement du benefit sharing, en intégrant des exigences précises dans leurs cadres méthodologiques et leurs dispositifs de safeguards sociales et environnementales.

Dans le cadre du standard VCS 5.0 de Verra, le mécanisme de partage des bénéfices doit notamment être co-construit avec les détenteurs de droits fonciers, les communautés locales et les peuples autochtones concernés, en amont du démarrage du projet, puis mis en œuvre et suivi tout au long de son cycle de vie. Ces acteurs sont ainsi reconnus comme des participants à part entière du mécanisme de benefit sharing.

Le standard impose également un niveau élevé de transparence financière. Les porteurs de projet doivent partager avec les participants au mécanisme, dès sa conception, des informations relatives aux revenus projetés et aux coûts attendus, puis, sur une base annuelle, des données actualisées sur les coûts opérationnels et les revenus générés ou anticipés.

Le mécanisme lui-même doit être formalisé et contextualisé : il précise la nature des bénéfices (monétaires, en nature ou mixtes), leur calendrier de distribution, et doit être adapté au contexte local, partagé selon des modalités culturellement appropriées et conforme aux cadres réglementaires nationaux. Il doit également rester accessible aux parties prenantes et intégrer des dispositions permettant de prendre en compte la variabilité des revenus, notamment liée aux fluctuations du marché carbone.

Enfin, Verra introduit une distinction essentielle entre les activités nécessaires à la mise en œuvre du projet et les bénéfices effectivement partagés. Ne peuvent ainsi être considérés comme relevant du benefit sharing les coûts opérationnels du projet, les infrastructures nécessaires à sa mise en œuvre, les salaires des travailleurs ou encore les mesures de gestion des risques environnementaux. Cette clarification contribue à renforcer la lisibilité et la crédibilité des mécanismes de partage des bénéfices.

Par ailleurs, plusieurs pays ont récemment introduit des cadres nationaux plus prescriptifs en matière de benefit sharing, définissant explicitement les modalités de répartition de la valeur – voire, dans certains cas, la part des revenus devant revenir aux communautés locales. Cette tendance, observée notamment en Afrique de l’Est et dans l’océan Indien, témoigne d’un renforcement progressif de l’encadrement du partage des bénéfices dans les marchés carbone.

Le benefit sharing comme condition de succès des projets de restauration

Dans les projets de restauration des écosystèmes, le partage des bénéfices ne constitue pas seulement une exigence méthodologique associée aux standards carbone. Il représente également une condition opérationnelle de la réussite et de la durabilité des initiatives déployées sur le terrain.

Ces projets s’inscrivent dans des dynamiques territoriales complexes et reposent sur des engagements de long terme de la part des communautés locales. Les projets d’agroforesterie, en particulier, impliquent des évolutions progressives des pratiques agricoles, l’intégration durable de l’arbre dans les systèmes de production et la gestion collective de nouvelles ressources naturelles. Leur succès dépend donc directement de l’adhésion des acteurs locaux et de leur capacité à s’approprier ces transformations dans la durée. La participation active des communautés constitue ainsi un facteur déterminant de la viabilité du projet : elle conditionne à la fois l’adoption des pratiques introduites et leur maintien dans la durée, au-delà des premières phases d’accompagnement.

Dans ce contexte, le benefit sharing joue un rôle structurant. En assurant une distribution équitable de la valeur générée par le projet, il contribue à aligner les incitations économiques des différentes parties prenantes et à renforcer l’appropriation locale des initiatives. Le renforcement des capacités techniques et organisationnelles des agriculteurs, l’inclusion des femmes dans les dynamiques productives et la structuration d’initiatives collectives à l’échelle des territoires jouent ainsi un rôle central dans la continuité des pratiques mises en place et dans l’amplification des impacts environnementaux et socio-économiques des projets.

Toutefois, les dispositifs de partage des bénéfices apparaissent encore, dans de nombreux cas, insuffisamment structurés. Le rapport Beyond Beneficiaries – Fairer Carbon Market Frameworks de The Nature Conservancy souligne que certaines communautés locales supportent des coûts non pleinement intégrés dans les modèles économiques des projets, ou ne bénéficient que marginalement de la valeur générée. Des asymétries d’accès à l’information, aux droits fonciers ou aux capacités de négociation peuvent par ailleurs conduire à des situations de captation de valeur au détriment des acteurs locaux. Ces constats conduisent aujourd’hui à faire évoluer les approches du benefit sharing, en mettant davantage l’accent sur des modèles de gouvernance inclusifs et sur la reconnaissance des communautés comme des partenaires à part entière des projets, plutôt que comme de simples bénéficiaires.

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L’approche de Reforest’Action : structurer le benefit sharing dès la conception des projets

Si les standards internationaux encadrent le partage des bénéfices, leur mise en œuvre concrète dépend largement des choix méthodologiques des développeurs de projets. Chez Reforest’Action, cette dimension est structurée dès la phase de conception afin d’assurer une création de valeur locale durable.

Des contributions directes structurées dans le budget du projet

Notre évaluation du benefit sharing repose sur un principe de transparence : distinguer clairement les ressources nécessaires à la mise en œuvre du projet et celles qui relèvent du partage des bénéfices avec les communautés locales. Cette distinction permet d’éviter toute confusion entre les investissements indispensables à la génération d’impact carbone et les mécanismes de redistribution de valeur associés au projet. Ainsi, les ressources financières directement mobilisées pour la mise en œuvre opérationnelle du projet (par exemple l’achat des plants ou la production des arbres en pépinières), et contribuant directement à la séquestration carbone, ne relèvent pas du benefit sharing.

Celui-ci concerne, en revanche, les co-bénéfices générés par le projet, c’est-à-dire les contributions qui améliorent directement les conditions de vie et les perspectives économiques des communautés locales, et qui prennent plusieurs formes complémentaires.

  • Contributions monétaires directes : les communautés locales qui participent aux projets peuvent recevoir une compensation financière directe liée à leur participation au projet, par exemple le maintien et l’entretien des arbres plantés et la transformation à long terme de leurs pratiques agricoles. La structuration des bénéfices monétaires fait l’objet d’une attention particulière. Les paiements directs sont généralement ciblés et encadrés, afin d’éviter des effets de déséquilibre au sein des économies locales ou des dynamiques sociales. Ils peuvent, par exemple, prendre la forme de compensations partielles pour le travail fourni par les agriculteurs dans les phases d’installation des projets, combinées à une contribution en nature de leur part. Cette approche vise à reconnaître l’engagement des participants tout en préservant leur implication dans le projet au-delà de la seule incitation financière.
  • Contributions non monétaires directes : Les projets peuvent également inclure la mise à disposition d’équipements, d’outils et de matériel agricole, permettant aux communautés d’améliorer leurs pratiques et leur productivité.
  • Contributions transverses aux communautés : Une partie des bénéfices du projet permet de financer des projets collectifs (via des fonds villageois dans certains cas), comme la construction de puits, l’amélioration des infrastructures locales, la création ou le renforcement de coopératives agricoles…

Ces contributions sont intégrées dans le budget initial du projet et sont ainsi versées aux bénéficiaires dès les premières années de mise en œuvre. Cette approche traduit une vision élargie du benefit sharing : la création de valeur pour les communautés ne dépend pas exclusivement des revenus carbone futurs, mais intervient dès les premières étapes du projet afin de soutenir les dynamiques économiques locales, renforcer la confiance des communautés et assurer leur mobilisation durable.

Des bénéfices issus des chaînes de valeur agricoles et des transformations de pratiques

Dans les projets d’agroforesterie en particulier, la création de valeur pour les communautés ne se limite pas aux mécanismes de redistribution financière. L’introduction d’arbres dans les systèmes agricoles permet également une diversification des sources de revenus des agriculteurs notamment à travers la production de fruits, de produits forestiers non ligneux ou d’autres commodités agricoles, une amélioration potentielle des rendements agricoles grâce aux bénéfices des arbres, ainsi que la création ou le développement de chaînes de valeur locales favorisant la transformation et la commercialisation des produits.

Ces projets deviennent alors des leviers de développement territorial et des catalyseurs d’activités agricoles durables avant même de générer leurs premiers crédits. Dans ce modèle, la majeure partie de la valeur générée par le projet est ainsi captée au niveau local, les revenus issus des crédits carbone venant en complément.

Le partage des crédits carbone : un mécanisme de redistribution complémentaire

Enfin, le benefit sharing inclut un mécanisme de partage des crédits carbone émis par le projet, dans lequel une part des crédits générés est attribuée aux communautés locales. Ce mécanisme s’inscrit dans une catégorie particulière de bénéfices : les revenus dépendants du marché, issus de l’enregistrement des crédits carbone, de leur transaction et de leur valorisation sur les marchés volontaires. Ces flux financiers constituent des revenus supplémentaires qui viennent s’ajouter aux autres mécanismes de création de valeur du projet.

La répartition de ces revenus dépend généralement du cadre institutionnel et juridique dans lequel le projet s’inscrit. Elle peut concerner différentes parties prenantes – détenteurs de droits fonciers ou de droits carbone, communautés locales, développeurs de projet, investisseurs ou autorités publiques – selon les contextes nationaux et les structures de gouvernance mises en place. De plus en plus, les mécanismes de partage de ces bénéfices sont encadrés par des dispositifs réglementaires ou législatifs, qui précisent les modalités de distribution et la reconnaissance des droits associés au carbone.

Dans ce cadre, la valeur économique associée aux crédits carbone demeure par nature variable. Elle dépend non seulement de la performance environnementale du projet et des résultats vérifiés lors des audits, mais également de facteurs plus larges liés au fonctionnement des marchés carbone : dynamiques de prix, niveau de la demande, évolutions réglementaires ou contexte géopolitique. Autrement dit, ces revenus restent en partie déterminés par des facteurs externes au projet lui-même.

Chez Reforest’Action, l’attribution d’une part des crédits carbone aux communautés permet d’inscrire ces dynamiques de marché dans une logique de redistribution territoriale. Les revenus issus de ces crédits peuvent ainsi alimenter les fonds villageois qui financent des projets collectifs définis localement – infrastructures, initiatives agricoles, projets communautaires – et contribuent à renforcer les dynamiques de développement local. Ce mécanisme crée un alignement d’intérêts durable : plus le projet génère d’impacts environnementaux mesurables et plus sa valorisation sur les marchés carbone est élevée, plus les ressources redistribuées aux communautés peuvent s’accroître. Il ne constitue toutefois qu’un levier complémentaire. Par nature différés et dépendants des conditions de marché, ces revenus interviennent trop tardivement pour soutenir l’engagement initial des communautés et l’adoption des pratiques. Ils viennent ainsi renforcer des mécanismes de création de valeur déjà en place, sans pouvoir s’y substituer.

Structurer le benefit sharing dans le temps : entre incitations immédiates et alignement durable

Pris isolément, chacun de ces mécanismes répond à une dimension spécifique du benefit sharing. Leur efficacité repose toutefois sur leur articulation dans le temps. Une approche reposant uniquement sur les revenus issus des crédits carbone n’est en effet pas viable sur le plan opérationnel. Les délais nécessaires à la génération et à la valorisation des crédits – souvent de plusieurs années – ne permettent pas de répondre aux besoins économiques immédiats des communautés locales, ni de soutenir l’engagement initial des agriculteurs.

Le benefit sharing s’appuie ainsi sur une combinaison de mécanismes complémentaires : des bénéfices non conditionnels à court terme, essentiels pour susciter l’intérêt, faciliter le recrutement et accompagner les transitions de pratiques (notamment en cas de pertes de revenus ponctuelles), et des bénéfices conditionnés à la performance ou à l’impact, qui interviennent à moyen et long terme afin d’assurer un alignement durable des intérêts entre les parties prenantes.

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Le benefit sharing constitue aujourd’hui un pilier de l’intégrité des projets carbone. En assurant une répartition équitable de la valeur créée, il renforce à la fois la crédibilité environnementale des projets et leur légitimité sociale. Chez Reforest’Action, cette approche repose sur une conviction simple : la réussite d’un projet de restauration des écosystèmes dépend de la prospérité des territoires qui le portent. En intégrant le partage des bénéfices au cœur de la conception des projets et en l’évaluant de manière rigoureuse, la finance carbone peut ainsi, au-delà de sa contribution à l’atténuation du changement climatique, soutenir pleinement des trajectoires de développement durable au niveau local.