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Quand l’hévéa soutient la forêt : un modèle d’agriculture régénératrice en Amazonie brésilienne

Décryptages

Dans l’État brésilien d’Acre, en Amazonie, la pression exercée sur les forêts s’est intensifiée au cours des dernières années, sous l’effet de dynamiques économiques puissantes et de changements rapides d’usage des terres. Dans ce contexte, VEJA, entreprise française de chaussures fondée en 2004, s’appuie depuis près de vingt ans sur une filière de caoutchouc natif qui contribue à maintenir la forêt debout et à soutenir les communautés locales. Afin d’amplifier son impact, l’entreprise s’associe à Reforest’Action et à l’ONG brésilienne SOS Amazônia pour déployer le projet HABITAR, un pilote de restauration de 115 hectares de terres dégradées par Régénération Naturelle Assistée (RNA).

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Préserver la forêt et sécuriser les moyens de subsistance

La déforestation accélère en Amazonie et en Acre

Au cours des cinq dernières années, la déforestation dans l’État brésilien d’Acre est devenue une préoccupation environnementale majeure, reflétant une tendance plus large observée dans l’ensemble de l’Amazonie brésilienne. Le phénomène s’est accentué jusqu’à atteindre des niveaux records : en 2021, 1,3 million d’hectares de forêt tropicale ont été détruits à l’échelle de l’Amazonie brésilienne, soit le niveau le plus élevé depuis 2006.

Selon les données du programme PRODES (INPE), la déforestation dans l’État d’Acre a atteint environ 153 865 hectares entre 2019 et 2023, dont près de 20 700 hectares en 2023.Derrière ces chiffres, les moteurs sont largement économiques : la demande en terres agricoles et en bois demeure un facteur déterminant et continue de structurer la transformation des paysages.

Les moteurs économiques : élevage bovin et expansion agricole

L’un des principaux facteurs de la déforestation au sein de l’État d’Acre est l’élevage bovin. Comme dans de nombreuses régions amazoniennes, de vastes surfaces forestières ont été converties en pâturages sous l’effet d’une demande nationale et internationale soutenue.

Un autre facteur significatif est la culture du soja, en expansion dans l’État. Cette progression est portée par une demande mondiale croissante, notamment liée à l’alimentation animale en Chine et en Europe, et favorise l’avancée des surfaces cultivées vers des zones auparavant boisées.

Une trajectoire de dégradation des sols difficilement réversible

À l’échelle locale, ces dynamiques s’accompagnent de pratiques qui fragilisent durablement les terres, telles que les brûlis répétés et la jachère tournante (capoeira). Ce cycle conduit progressivement à la stérilisation des sols et s’apparente à une agriculture de faible rendement, où une forêt secondaire est brûlée périodiquement pour récupérer une fertilité temporaire.

À terme, l’enjeu est critique : sans couverture forestière, l’écosystème se dégrade rapidement. La disparition du couvert végétal n’ouvre pas sur une nouvelle terre productive ; elle expose au contraire la roche mère et un substrat siliceux pauvre, entraînant érosion et ruissellement. Cette trajectoire est visible dans les paysages : prolifération de plantes indicatrices de lessivage, cours d’eau chargés de sédiments, dégradation accélérée des milieux.

Une alternative structurante : faire de la forêt un actif durable

Face à ces transformations, la protection de la forêt primaire apparaît comme un choix essentiel. La forêt ancienne, dans sa maturité, constitue une infrastructure vivante irremplaçable et produit de multiples services écosystémiques comme la stabilisation des sols, la régulation hydrique, le stockage du carbone et la préservation de la biodiversité.
L’enjeu est également économique : maintenir la forêt debout suppose de renforcer des filières qui dépendent directement de celle-ci. C’est le cas du caoutchouc natif : lorsque cette ressource est valorisée durablement, elle crée une incitation directe à la conservation et sécurise des moyens de subsistance compatibles avec le maintien du couvert forestier.

La qualité du latex issu de l’hévéa (Hevea brasiliensis) est en effet étroitement liée aux caractéristiques du sol forestier, naturellement acide, pauvre en activité bactérienne et riche en matière organique non décomposée. Dans ce milieu exigeant, l’hévéa développe un latex à forte fonction protectrice, destiné à se défendre contre les agents pathogènes. Plus l’écosystème est contraignant, plus cette réponse biologique est sophistiquée — et plus le latex tend à être complexe. Autrement dit, la performance du latex dépend directement de la forêt qui l’entoure.

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Une réponse fondée sur la nature : le projet HABITAR

Une filière historique au service de la conservation

En contrepoint des modèles d’exploitation intensive, VEJA a développé depuis sa création une relation singulière avec l’Amazonie au travers de sa chaîne d’approvisionnement en caoutchouc. Si l’espèce est aujourd’hui cultivée dans de nombreuses régions du monde, c’est en Amazonie – son biotope originel – qu’elle exprime pleinement son potentiel, en produisant un latex réputé pour sa qualité.

Aujourd’hui, l’entreprise s’approvisionne directement auprès de récoltants de latex (les seringueiros) selon des méthodes traditionnelles qui n’endommagent ni l’arbre ni la forêt environnante. VEJA rémunère le caoutchouc au-dessus du prix du marché, en y associant une prime. Ce modèle contribue au maintien des moyens de subsistance locaux et encourage la préservation de la forêt comme ressource vitale. Il repose sur le partenariat avec des coopératives locales, telles que COOPERACRE, qui favorisent une meilleure répartition de la valeur au sein des communautés.

HABITAR : restaurer 115 hectares et renforcer la résilience des communautés

Fort de ce socle, VEJA souhaite aller plus loin et contribuer à inverser la trajectoire de déforestation. Le projet HABITAR vise à restaurer 115 hectares de terres dégradées par la mise en œuvre de la Régénération Naturelle Assistée (RNA), tout en créant de nouvelles perspectives économiques pour les familles impliquées.

Le projet s’inscrit dans une recherche d’alternatives robustes, inspirées de solutions fondées sur la nature et structurées par des mécanismes de paiement pour services environnementaux.

Accélérer les dynamiques naturelles de retour de la forêt

La Régénération Naturelle Assistée repose sur un principe simple : favoriser le rétablissement d’un écosystème forestier en s’appuyant sur sa capacité naturelle de régénération, tout en levant les obstacles à ce processus (pression du pâturage, feux, concurrence d’espèces invasives).

La méthode combine :

  • des mesures de protection (contre le feu et le pâturage),
  • un entretien régulier (désherbage, entretien),
  • et, si nécessaire, des plantations d’enrichissement.

Ce choix vise à restaurer un paysage proche de l’état naturel, en favorisant la biodiversité, avec un coût de mise en œuvre inférieur aux approches de plantation systématique. Des travaux de recherche conduits par WRI Brasil soulignent que la RNA constitue une solution pertinente et extensible en Amazonie, à condition de disposer d’un cadre de mise en œuvre et de suivi adapté.

L’approche s’appuie sur l’intervention directe des communautés locales, qui contribuent à la collecte de graines, à la plantation et à l’entretien des zones restaurées. La logique est volontairement sobre : pas de pépinières industrielles, mais une restauration pensée « depuis le terrain », adaptée aux ressources disponibles et aux pratiques des communautés.

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De l’intention à la démonstration : le déploiement d’un projet pilote

Pour éprouver la méthodologie et sécuriser les conditions de réussite, le projet HABITAR est d’abord déployé sous la forme d’un pilote. En s’appuyant sur des territoires ciblés et sur l’engagement direct des familles de seringueiros, cette phase vise à préciser les modalités d’intervention, à adapter les protocoles aux réalités locales et à consolider un dispositif de suivi robuste. Les résultats du pilote orienteront les étapes suivantes et les perspectives de passage à l’échelle.

Une implantation sur trois zones prioritaires

Le projet est mis en œuvre dans l’État d’Acre, au sein des réserves extractivistes Chico Mendes et Cazumbá-Iracema, ainsi qu’au sein du Projeto de Assentamento Campo Alegre. Ces zones ont été identifiées pour leur valeur environnementale et socio-culturelle, leur accessibilité, leur potentiel de régénération, et leur exposition à des dynamiques de déforestation.

Les communautés locales au cœur du projet

La phase pilote vise à accompagner 64 familles productrices de caoutchouc, intéressées par la restauration de zones forestières dégradées et sélectionnées via les coopératives partenaires.

Leur engagement est central : retrait des herbacées et espèces invasives, mise en défens, collecte de graines, plantation, prévention des incendies, entretien et irrigation. Un accompagnement technique dédié est prévu afin de sécuriser la mise en œuvre et limiter les risques d’abandon.

Une restauration ciblée sur les parcelles de capoeira

Le pilote se concentre sur des parcelles de capoeira, des zones de forêt secondaire en jachère issues de cycles courts de culture. Chaque famille propose une parcelle d’environ 2 hectares, pour un total d’environ 115 hectares restaurés. La densité indicative est fixée à 350 plants par hectare, soit environ 35 000 plants sur l’ensemble du pilote, avec un déploiement en deux séquences entre décembre 2024 et mars 2026.

Des essences à potentiel économique pour enrichir la RNA

Le projet prévoit d’enrichir la régénération naturelle par l’introduction d’espèces à potentiel économique — produits forestiers non ligneux, bois et cultures pérennes — afin de soutenir la création de revenus de long terme et de renforcer l’acceptabilité de la restauration pour les familles comme pour les coopératives.

Les essences sélectionnées combinent espèces structurantes de la forêt et espèces à valeur d’usage ou de marché. Elles incluent notamment : hévéa (Hevea brasiliensis), castanheira / noyer du Brésil (Bertholletia excelsa), jatobá (Hymenaea courbaril), cumaru ferro (Dipteryx odorata), ipê (Handroanthus albus), copaíba (Copaifera langsdorffii), mogno / acajou (Swietenia macrophylla), amarelão (Buchenavia tetraphylla), cacao natif (Theobroma cacao), açaí natif (Euterpe precatoria) et cedro rosa (Cedrela odorata).

Paiement pour services environnementaux : une incitation structurante

Restaurer une parcelle implique un coût en temps et en opportunités d’usage des terres. Le projet HABITAR intègre donc un mécanisme de Paiement pour Services Environnementaux (PSE), ici sous la forme d’un Paiement pour Services de Restauration (PRS), afin de compenser les coûts de production (main-d’œuvre, clôtures, entretien) et les coûts d’opportunité (usage alternatif de la terre auquel la famille renonce).

Le paiement est annuel, dès la première année, avec une perspective de long terme, jusqu’à l’entrée en production des espèces à intérêt économique (généralement après 4 ans).

Suivi et évaluation : mesurer, apprendre, ajuster

Le suivi vise deux dimensions : les résultats (respect des engagements et mise en œuvre des actions) et les impacts générés par le projet (biodiversité, carbone, sols, impacts socio-économiques). Il combine observations terrain et analyses satellitaires, afin de construire une baseline robuste et documenter l’évolution du projet dans le temps.

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La plus-value de Reforest’Action : mesure d’impact et passage à l’échelle

Reforest’Action intervient comme partenaire stratégique du projet sur deux plans complémentaires.

Structurer un suivi robuste, durable et reproductible

L’enjeu est de proposer des méthodes de suivi terrain d’indicateurs socio-économiques et environnementaux (biomasse, biodiversité, santé des sols…) réplicables à grande échelle et capables d’accompagner une montée en puissance (de 64 à plusieurs milliers de familles, de 115 à plusieurs milliers d’hectares). Reforest’Action contribue également à la recherche de corrélations suffisamment fiables entre les mesures in situ et les indices de télédétection, pour permettre un suivi à la fois fin, crédible et économiquement soutenable.

Appuyer un modèle économique aligné avec les réalités locales

Enfin, Reforest’Action apporte un appui à la construction du modèle économique : structuration des indicateurs, contribution à l’évaluation, regard critique sur les designs et stratégie de mise en œuvre, et préparation d’une phase de passage à l’échelle, avec des partenaires potentiels engagés sur des trajectoires comparables.

À travers le projet HABITAR, pour lequel Reforest’Action accompagne Veja et SOS Amazonia au Brésil, l’ambition est double. Sur le plan environnemental, le projet vise à restaurer des terres dégradées, renforcer la biodiversité, contribuer au stockage carbone, et réduire la pression sur la forêt primaire en recréant des paysages fonctionnels. Au niveau socio-économique, il contribue à sécuriser les moyens de subsistance des familles, valoriser des activités compatibles avec la forêt, et renforcer une filière qui rémunère plus justement le travail des seringueiros. Le pilote vise ainsi à démontrer qu’une restauration fondée sur la nature peut devenir un levier de stabilité territoriale, en articulant conservation et développement. In fine, HABITAR a vocation à nourrir une réflexion plus large : comment restaurer de manière efficace, mesurable et socialement juste, tout en renforçant les filières qui contribuent à la rentabilité économique de la forêt et à sa préservation ? En combinant un modèle de restauration sobre (RNA), un mécanisme d’incitation (PSE/PRS) et un suivi rigoureux (terrain et satellite), HABITAR ouvre une voie concrète pour réconcilier protection des écosystèmes et résilience des communautés. À terme, les enseignements du pilote pourront soutenir un passage à l’échelle, au service de la restauration des paysages en Amazonie brésilienne.

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