Longtemps considérés comme un simple support de production, les sols s’imposent aujourd’hui comme un écosystème vivant, au croisement des enjeux climatiques, hydriques, agricoles et économiques. Leur dégradation fragilise les chaînes de valeur, accentue les risques physiques et met sous tension les modèles productifs. À l’inverse, leur régénération ouvre des perspectives de résilience, de performance et de création de valeur durable. Alors que la troisième édition du World Living Soils Forum aura lieu les 2 et 3 juin, Reforest’Action appelle à reconnaître les sols comme un levier stratégique dont dépend la pérennité des modèles économiques.

Reconnaître le sol comme un système écologique à haute valeur stratégique
Les sols ont longtemps été appréhendés sous un angle essentiellement fonctionnel : un support destiné à produire, construire, planter ou cultiver. Leur rôle était mesuré à l’aune du rendement, de la portance ou de la disponibilité foncière. Cette vision est désormais dépassée. Les sols ne sont ni un support inerte, ni une ressource renouvelable à court terme. Ils constituent un écosystème complexe, lent à se former, rapide à se dégrader, et profondément connecté aux grands équilibres du vivant.
La FAO rappelle qu’il faut jusqu’à 1 000 ans pour produire seulement 2 à 3 centimètres de sol, tandis que l’érosion et les pratiques non durables peuvent en altérer la fertilité à l’échelle d’une génération. Sur le plan économique, l’enjeu est considérable : plus de la moitié du PIB mondial, soit environ 44 000 milliards de dollars de valeur économique, dépend modérément ou fortement de la nature et de ses services, parmi lesquels figurent les sols vivants, l’eau, la pollinisation et la régulation du climat.
Dans un contexte d’instabilité climatique, de raréfaction de l’eau, de tensions sur les ressources agricoles et de renforcement des exigences réglementaires, la santé des sols s’impose désormais comme un sujet de gouvernance. Elle engage directement la continuité des approvisionnements et la résilience hydrique, tout en conditionnant la trajectoire climat, la biodiversité et, plus largement, la capacité des entreprises à sécuriser leur modèle économique dans un monde soumis à des chocs écologiques croissants.
Le sol, cette infrastructure invisible du vivant
Un sol vivant est un système organisé. Il associe une fraction minérale issue de l’altération de la roche, de la matière organique en transformation, de l’eau, de l’air, des racines, des champignons, des bactéries, des microfaunes et macrofaunes. Il fonctionne par interactions : entre matière organique et minéraux, entre racines et microbiote, entre porosité et infiltration, entre couverture végétale et régulation thermique, entre biodiversité souterraine et productivité aérienne.
La biodiversité des sols reste largement invisible, mais elle est décisive. La FAO estime que les sols abritent plus de 25 % de la biodiversité de la planète ; plus de 40 % des organismes vivants des écosystèmes terrestres sont connectés aux sols au cours de leur cycle de vie. Cette biodiversité souterraine rend possibles des fonctions essentielles : recyclage des nutriments, structuration du sol, disponibilité de l’eau pour les plantes, dégradation de certains contaminants, résistance aux pathogènes, fertilité et productivité agricole.
La santé d’un sol ne peut donc se résumer à un taux de carbone ou à une analyse chimique ponctuelle. Elle dépend de sa capacité à maintenir simultanément ses fonctions physiques, chimiques et biologiques. Le Panel technique intergouvernemental sur les sols définit d’ailleurs la santé des sols comme leur capacité à soutenir la productivité, la diversité et les services environnementaux des écosystèmes terrestres.
Cette définition change profondément la manière d’agir. Restaurer un sol ne consiste pas seulement à l’enrichir. C’est recréer des conditions de fonctionnement : couverture permanente, diversité végétale, limitation de l’érosion, apport de matière organique, réduction des perturbations excessives, amélioration de la porosité, restauration des continuités écologiques, retour de l’arbre dans les paysages agricoles et pilotage dans le temps.

Sols, eau, climat : un même système
La santé des sols est indissociable du cycle de l’eau. À l’échelle d’un écosystème, l’eau de pluie peut s’infiltrer, être stockée temporairement dans la réserve utile du sol, être absorbée par les plantes, être évapotranspirée, rejoindre les nappes ou ruisseler en surface. La proportion entre ces flux dépend de la texture du sol, de sa structure, de sa profondeur, de sa couverture végétale, de sa teneur en matière organique, de la topographie et de l’intensité des précipitations. Reforest’Action a déjà documenté cette interdépendance entre sols et eau : un sol en bonne santé peut favoriser l’infiltration, réduire le ruissellement, soutenir la végétation en période de déficit hydrique et limiter les risques d’érosion.
Cet enjeu devient central avec le changement climatique. Des pluies plus intenses sur des sols nus, compactés ou déstructurés se traduisent plus souvent par du ruissellement, des coulées de boue, des pertes de particules fines, une exportation de nutriments et une dégradation de la qualité de l’eau. À l’inverse, des sols couverts, structurés et riches en matière organique peuvent mieux absorber l’eau, la stocker, ralentir sa circulation et soutenir les plantes pendant les périodes sèches. La matière organique joue ici un rôle clé : elle contribue à retenir l’eau et les nutriments, améliore la disponibilité hydrique et réduit l’érosion et le lessivage.
Les sols sont également au cœur du cycle du carbone. Le carbone organique des sols constitue le plus grand réservoir de carbone terrestre ; à l’échelle mondiale, les 30 premiers centimètres de sol contiennent davantage de carbone que l’atmosphère et la végétation réunies. Cela en fait un levier climatique majeur, mais aussi un point de vigilance. Un sol peut stocker du carbone lorsque les apports organiques dépassent les pertes par décomposition, érosion ou ruissellement ; il peut aussi en relarguer lorsqu’il est dégradé, drainé, mis à nu ou travaillé de manière intensive.
Pour les entreprises, cette réalité impose de dépasser une approche carbone isolée. Le carbone des sols est un indicateur précieux, mais il ne peut être dissocié de la biodiversité, de l’eau, de la productivité, de la permanence des pratiques, de la profondeur des horizons et du contexte pédoclimatique. Un projet de haute intégrité doit donc rechercher une amélioration multifonctionnelle des écosystèmes, et non une optimisation d’un seul indicateur.

Une ressource vitale massivement dégradée
La crise des sols est mondiale. Le Global Land Outlook 2022, relayé par la FAO, indique que jusqu’à 40 % des terres de la planète sont dégradées, affectant directement la moitié de l’humanité. La FAO estime par ailleurs que l’érosion emporte chaque année 25 à 40 milliards de tonnes de couche arable, réduisant les rendements agricoles et la capacité des sols à stocker et recycler le carbone, l’eau et les nutriments.
En Europe aussi, le sujet change d’échelle. La Commission européenne estime que 60 à 70 % des sols de l’Union européenne sont dans un état non sain, avec des menaces allant de l’érosion à la compaction, en passant par la perte de matière organique, la contamination, la salinisation, l’artificialisation et la perte de biodiversité. L’entrée en vigueur de la première loi européenne sur la surveillance et la résilience des sols, le 16 décembre 2025, marque un tournant : les États membres devront mettre en place des dispositifs de suivi et d’évaluation de la santé des sols, dans un cadre destiné à progresser vers des sols sains en Europe d’ici 2050.
Ce signal réglementaire est important. Pendant longtemps, l’air, l’eau ou le climat ont bénéficié de cadres de gestion plus structurés que les sols. Les sols deviennent désormais un objet de mesure, de politique publique, de reporting, d’investissement et de gouvernance. Pour les entreprises exposées aux chaînes de valeur agricoles, forestières, alimentaires, cosmétiques, textiles, énergétiques ou territoriales, cette évolution transforme la santé des sols en enjeu stratégique.

Pourquoi les entreprises doivent se saisir du sujet
Pour les entreprises, la question n’est plus seulement environnementale. Elle est d’abord opérationnelle, car la dégradation des sols fragilise la productivité des systèmes agricoles. Un sol érodé, compacté, pauvre en matière organique ou biologiquement appauvri devient plus vulnérable aux sécheresses, aux excès d’eau, aux maladies, à la perte de fertilité et à la volatilité des rendements. Dans des filières déjà exposées aux chocs climatiques, cette vulnérabilité pèse sur la sécurité des volumes, la qualité des matières premières et les coûts d’approvisionnement.
Elle est aussi financière, car les dépendances à la nature – et les risques associés à leur dégradation - deviennent progressivement lisibles pour les investisseurs, les assureurs et les régulateurs. La TNFD encourage ainsi les entreprises et institutions financières à évaluer, publier et agir sur leurs dépendances, impacts, risques et opportunités liés à la nature. Dans l’Union européenne, les exigences liées aux enjeux biodiversité et écosystèmes s’inscrivent également dans le cadre des standards ESRS, qui portent notamment sur l’identification des impacts et des risques significatifs.
Elle est enfin réputationnelle. Les engagements des entreprises en matière de climat, de biodiversité, d’eau et d’agriculture régénératrice font l’objet d’une attention croissante. Les entreprises doivent démontrer que leurs actions sont localisées, additionnelles, mesurables, crédibles et adaptées aux territoires. Sur les sols, la crédibilité se joue moins dans l’engagement que dans la transformation effective des pratiques, les trajectoires de restauration, la robustesse des indicateurs et la capacité à suivre les impacts dans le temps.
De la compensation à la régénération : un changement de paradigme
La restauration des sols appelle à transformer les systèmes de production pour renforcer leur capacité à se régénérer. C’est le cœur de l’agriculture régénératrice : réorganiser les systèmes agricoles autour du fonctionnement du vivant, en restaurant les équilibres biologiques, végétaux et hydriques qui conditionnent leur fertilité.
Les leviers sont connus, mais leur pertinence dépend des contextes : couverture permanente des sols, diversification des rotations, réduction du travail mécanique lorsque cela est possible, intégration de légumineuses, apports organiques, agroforesterie, haies, bandes enherbées, gestion du pâturage, restauration de zones humides, régénération naturelle assistée, protection des sols contre l’érosion et pilotage hydrologique à l’échelle du bassin versant.
L’agroforesterie occupe une place particulière dans cette transition. En réintroduisant l’arbre dans les systèmes agricoles, elle agit simultanément sur plusieurs fonctions : stockage de carbone dans la biomasse et les sols, amélioration du microclimat, protection contre le vent et l’érosion, soutien à la biodiversité fonctionnelle, infiltration de l’eau, diversification économique et résilience des exploitations. Reforest’Action rappelle que les projets agroforestiers et forestiers peuvent contribuer à réduire le ruissellement, favoriser l’infiltration, limiter les transferts polluants vers les réseaux hydrographiques et améliorer la qualité et la quantité d’eau à l’échelle du bassin versant.
Cette approche est d’autant plus stratégique qu’elle reconnecte les objectifs climat, eau, biodiversité et business. Là où les démarches environnementales ont parfois été fragmentées, les sols obligent à penser systémique. Un sol vivant ne sert pas un seul indicateur ; il soutient la stabilité de tout un paysage productif.

Agir à l’échelle pertinente : la parcelle, la filière, le bassin versant
La restauration des sols commence souvent à la parcelle, mais ses effets la dépassent. Un sol mieux couvert et mieux structuré influence l’eau qui s’infiltre, l’eau qui ruisselle, les polluants transférés vers les cours d’eau, la température locale, la biodiversité, la productivité et parfois la résilience d’un bassin versant entier. C’est pourquoi les stratégies sols doivent articuler trois échelles.
La première est celle de l’exploitation agricole ou forestière. C’est là que les pratiques changent concrètement : choix des couverts, travail du sol, rotations, agroforesterie, gestion des intrants, haies, matières organiques, protection contre l’érosion.
La deuxième est celle de la chaîne de valeur. C’est à ce niveau que les entreprises peuvent sécuriser leurs approvisionnements, accompagner les producteurs, structurer des incitations économiques, financer la transition, absorber une partie du risque et intégrer les résultats dans leurs trajectoires climat et nature.
La troisième est celle du bassin versant. Les enjeux hydriques, en particulier, ne peuvent être traités site par site. Reforest’Action déploie ainsi un programme de résilience hydrique destiné aux entreprises à forte empreinte eau ou situées dans des bassins exposés à des risques de pénurie, stress hydrique, inondation ou dégradation de la qualité de l’eau. L’approche consiste à concevoir des projets forestiers et agroforestiers ciblés à l’échelle du bassin versant, avec diagnostic, identification des zones prioritaires et projection des impacts hydrologiques.
Cette logique d’intervention à plusieurs échelles est déterminante. Elle conditionne non seulement l’efficacité des actions engagées, mais aussi leur cohérence dans le temps et dans l’espace. Car un sol ne se régénère jamais isolément : il s’inscrit dans un système de flux - d’eau, de carbone, de biodiversité - qui dépasse largement les limites d’une parcelle ou d’une exploitation. Dès lors, une question s’impose : comment piloter des systèmes aussi complexes, distribués et évolutifs, et s’assurer que les actions engagées produisent des effets réels et durables ?

Mesurer pour piloter : le défi de la crédibilité
La restauration des sols pose une question décisive : comment en mesurer les effets dans le temps ? Le sol est un système lent, hétérogène et local. Deux parcelles voisines peuvent présenter des dynamiques très différentes selon leur historique d’usage, leur texture, leur pente, leur couverture, leur profondeur ou leur humidité. Les effets de certaines pratiques peuvent apparaître rapidement sur l’infiltration, la couverture ou l’érosion, mais plus lentement sur le carbone organique, la biodiversité ou la structure profonde. Les dispositifs de mesure doivent donc combiner plusieurs approches : diagnostics terrain, analyses de sol, indicateurs agronomiques, suivi hydrologique, données satellitaires, modélisation, enquêtes auprès des producteurs et suivi longitudinal.
C’est précisément sur ce point que Reforest’Action entend se différencier. L’entreprise conçoit et déploie depuis 2010 des solutions de reforestation et d’agriculture régénératrice ancrées dans les territoires, alignées avec les enjeux business et conçues pour générer des impacts durables et mesurables. Dans ses projets, l’impact est abordé de manière multifonctionnelle, en intégrant les axes climat, biodiversité, eau, sol et socio-économique.
Reforest’Action mobilise également des outils de modélisation pour mieux comprendre et projeter les impacts des projets agroforestiers et forestiers sur le système sol-eau. Son approche s’appuie notamment sur des référentiels reconnus, comme la méthodologie Volumetric Water Benefit Accounting développée par le World Resources Institute, ainsi que sur des outils permettant d’estimer les dynamiques hydriques à l’échelle des territoires. En parallèle, sa plateforme MRV vise à collecter, analyser et restituer des données fiables sur la mise en œuvre et les impacts des projets, en combinant données de terrain et imagerie satellitaire.
Pour les dirigeants, cette exigence de mesure est déterminante. La régénération ne peut pas être seulement déclarative. Elle doit être pilotée comme une transformation opérationnelle : diagnostic initial, scénario de référence, design adapté au territoire, indicateurs d’impact, suivi dans le temps, ajustements, gouvernance locale et reporting.

Structurer une gouvernance collective des sols
À mesure que les stratégies de régénération des sols se structurent au sein des filières et des territoires, une évidence s’impose : elles ne peuvent être portées par des acteurs isolés. Elles appellent des cadres de coopération, de partage de connaissances et d’alignement entre secteurs. Le World Living Soils Forum s’inscrit précisément dans cette dynamique. Créé en 2022 par Moët Hennessy et coorganisé avec ChangeNOW, il se positionne comme un rendez-vous international dédié à la préservation, à la santé et à la régénération des sols. Sa troisième édition aura lieu les 3 et 4 juin 2026 à LUMA Arles, avec l’ambition de rassembler scientifiques, agriculteurs, entreprises, investisseurs, ONG, start-ups et acteurs institutionnels autour de connaissances, d’innovations et de retours d’expérience au service de la transition agricole et viticole. Ce cadre collectif ne peut toutefois produire d’effets durables que s’il se traduit concrètement dans les décisions des entreprises.
Dans ce contexte, la contribution de Reforest’Action s’inscrit dans une conviction forte : les sols doivent être replacés au cœur des stratégies des entreprises, en tant que point de jonction entre climat, eau, biodiversité, agriculture et économie.
Intégrer les sols au cœur de la stratégie d’entreprise
Pour les entreprises, l’enjeu n’est plus de savoir pourquoi agir, mais comment intégrer concrètement les sols dans leurs décisions stratégiques. Cela implique d’abord de cartographier leurs dépendances dans les chaînes de valeur, d’identifier les zones de vulnérabilité et de hiérarchiser les bassins et filières prioritaires. Cela suppose aussi de financer et d’accompagner la transition vers des pratiques régénératrices, puis d’en mesurer les impacts afin de les intégrer au pilotage stratégique.
Cette transformation implique également de reconnaître que la restauration des sols s’inscrit dans le temps long. Les cycles biologiques, l’accumulation de matière organique, la structuration des horizons, le retour de la biodiversité et l’amélioration hydrologique ne suivent pas le rythme court des communications annuelles. La crédibilité repose donc sur la durée, la transparence et l’alignement entre objectifs économiques et trajectoires écologiques.
Reforest’Action intervient précisément à cette interface : entre la stratégie des entreprises et la réalité des territoires ; entre les objectifs climat, nature, eau et les pratiques agricoles ou forestières ; entre les engagements de transition et la mesure des impacts. Ses programmes d’agriculture régénératrice, de monitoring et de résilience hydrique traduisent une même approche : concevoir des projets adaptés aux contextes locaux, déployer des solutions fondées sur la nature, en suivre les effets dans le temps et créer de la valeur pour les entreprises comme pour les écosystèmes.

La pérennité des modèles économiques repose sur des équilibres écologiques dont les sols constituent l’un des fondements. Dans les années à venir, les organisations les plus résilientes seront celles qui auront compris que la solidité de leur modèle se joue aussi dans la santé des écosystèmes dont elles dépendent. Les sols comptent parmi ces infrastructures invisibles. Leur dégradation est un risque ; leur régénération, un investissement. C’est là que se joue une part décisive de l’économie du vivant.