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Au mois d’octobre, Francis Hallé, biologiste, botaniste et auteur de l’essai Pour une forêt primaire en Europe de l’Ouest (Éditions Actes Sud) a fait le déplacement jusqu’à Paris pour s’entretenir avec Stéphane Hallaire, président de Reforest’Action. L’occasion pour ces deux passionnés de forêts de dialoguer sur la place des écosystèmes forestiers dans la lutte contre le dérèglement climatique, la multifonctionnalité des forêts ou encore sur la juste place de l’Homme face à la nature. Un échange qui fait la part belle à l’humilité, en forme d’éloge de la beauté.

19/11/2021 - Hélène de Reforest'Action


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Francis Hallé - Stéphane Hallaire - forêts - forêt primaire - biodiversité

Hélène Bourelle (Reforest’Action) : Quelle est votre définition de la forêt à chacun ? 

Francis Hallé : De mon point de vue, la dénomination « forêt » s’applique à un écosystème spontané, entièrement naturel. Cela va à l’encontre des croyances de la plupart de nos contemporains, qui ne pensent qu’à intervenir sur la nature pour augmenter ses performances. C’est d’ailleurs ce qui est à la source de nos problématiques écologiques actuelles… Selon moi, une plantation ne peut pas être considérée comme une forêt à proprement parler, sauf si on laisse l’écosystème évoluer naturellement dans le temps et se changer peu à peu en forêt.

Stéphane Hallaire :  Chez Reforest’Action, notre objectif est de préserver, restaurer et créer des forêts pour contribuer à la formation de modèles de sociétés durables, qui peuvent répondre à l’urgence climatique et enrayer l’érosion de la biodiversité. Alors oui, notre logique est interventionniste, mais c’est parce que notre volonté première est de développer la multifonctionnalité des forêts, soit les bénéfices qu’elles apportent sur le plan environnemental, social et économique. Et pour nous, c’est parce qu’elles deviennent multifonctionnelles que les plantations deviennent forêts. 

F.H : Pour moi, on ne peut pas réduire la forêt à sa multifonctionnalité. C’est ce qu’on lit dans tous les ouvrages de forestiers, mais je trouve cela réducteur ! Qu'en est-il de sa majesté, de sa complexité, de sa biodiversité, de sa beauté ? 

S.H : Je te rejoins sur ce point. Dernièrement, j’ai lu le livre intitulé "Devant la beauté de la nature", publié par le philosophe et écrivain Alexandre Lacroix. Il y explique que quand on va en forêt, on fait face à un tel niveau de complexité en termes de formes et de couleurs que notre cerveau ne peut faire autrement que de se déconnecter. À ce moment-là, l'émotionnel prend le pas sur le rationnel. En cela aussi, on peut dire en effet que les forêts sont bien plus que de simples écosystèmes multifonctionnels. 

R'A : Aujourd’hui, comment permettre aux forêts de faire face au dérèglement climatique ?

F.H : Dans les faits, un arbre contient des milliers de génomes qui lui permettent de s’adapter, de lui-même, aux changements climatiques. Et oui, les arbres ont leur propre fonctionnement, leur propre variabilité. Si on s’en tient à cela, tous les ingrédients sont réunis pour laisser la nature faire son œuvre… 

S.H : Tout cela nous rappelle l’humilité dont il faut faire preuve quand on intervient en forêt, car au final, le fonctionnement de ces écosystèmes nous dépasse. Et d’ailleurs, le changement climatique a remis en question nos certitudes quant à la manière de gérer les forêts. Aujourd’hui, on va vers des pratiques de plus en plus raisonnées et c’est tant mieux. 
Ce qu’on sait à présent, c’est que les forêts mélangées résistent mieux aux aléas climatiques et biotiques. Renforcer ces mélanges, c’est permettre aux forêts de vivre plus longtemps, et c’est ce que s’emploie à faire Reforest’Action au quotidien.

F.H : L’urgence est également de mettre en place des modes de gestion durables des forêts tropicales comme tempérées, des modèles fondés avant tout sur la prudence. 

S.H : C’est vrai, d'autant plus qu'aujourd’hui, on s’appuie de plus en plus sur des ressources fondées sur le vivant, comme le bois. Passer d’une économie qui s'appuie sur le pétrole à une économie qui repose sur le bois accentue forcément la tension mise sur les forêts. Dans le contexte de cette transition vers un modèle plus raisonné, orchestrer une gestion réfléchie et durable de nos forêts est une priorité absolue.

R'A : Dans cette même veine, les techniques de Régénération Naturelle Assistée pourraient-elles répondre à cette nécessité d’intervenir en forêt avec prudence et parcimonie ? 

S.H : En effet, d’après moi, ces méthodes de gestion douces, qui permettent aux arbres de se développer tout en prenant en compte la complexité et la richesse des écosystèmes dans lesquels ils évoluent, incarnent ce que peut être le chemin de l’humilité en forêt.

R'A : Aujourd’hui, on assiste à un élan mondial en faveur de la restauration et de la création d’écosystèmes forestiers. Mais dans les faits, comment mettre en place des projets de plantation et de reforestation pérennes sur le terrain ? 

S.H : Pour pouvoir répondre aux objectifs fixés par l'Accord de Paris, il nous faut reboiser près de 5 % des terres émergées. Et pour atteindre cet objectif, je pense qu’il faut sortir d'une vision occidentaliste de la reforestation. Ces projets doivent impérativement être portés par des acteurs locaux, qui travaillent à échelle humaine. Chez Reforest’Action, on appelle cela la « nouvelle génération d’entrepreneurs de la reforestation », un terme qui prend en compte les notions de jeunesse, mais aussi de multitudes. Aujourd’hui, il est primordial que ces projets fédèrent les communautés locales sur place et qu’ils soient menés par de jeunes forestiers, qui connaissent le terrain et prennent en compte les réalités du changement climatique.

F.H : L’idée est  bonne... Mais il ne faudrait pas qu’elle encourage les grandes industries à mettre la poussière sous le tapis et à continuer de polluer pendant que ce type de projet est mis en place !

S.H : Tu as tout à fait raison. Tout cela ne pourra pas avoir l’effet escompté tant que des politiques d’ampleur de réduction des émissions ne seront pas mises en place…

R'A : À ce sujet, que pensez-vous l’un et l’autre des initiatives internationales, à l’image de la Déclaration de Kew pour la restauration des forêts, et des politiques européennes actuelles sur les forêts ? 

F.H : Mon association a signé les 10 règles d’Or de la déclaration de Kew. Aujourd’hui, on voit qu’il y a une véritable prise de conscience des enjeux liés à la forêt à l’échelle nationale et européenne… En témoigne l’engouement suscité par mon projet de forêt primaire en Europe de l’Ouest. C'est encourageant !

S.H : Reforest’Action a également signé les 10 règles d’Or, qui sont en partie fondées sur la nécessité de protéger les écosystèmes, de travailler avec des acteurs locaux ou encore de contribuer au développement de l’économie locale... Des lignes directrices dans lesquelles nous nous retrouvons complètement. Quant aux dernières directives européennes sur la forêt, elles prennent en compte la préservation de la biodiversité de façon très sérieuse, ce qui est une excellente nouvelle. La difficulté qui persiste, c’est qu’on cherche à augmenter les puits de carbone dans les forêts tout en favorisant le bois comme matériau privilégié de construction. Tout cela est difficile à faire coïncider… Difficile mais pas impossible ! C’est d’ailleurs ce sur quoi travaille le European Forest Institute, dont nous sommes membre

R'A : D’après vous, quelle est la plus juste position de l’Homme face à la forêt ?

F.H : Pour moi, quand on aime la nature, on la laisse en paix, on fait l’économie de toute intervention qui ne lui serait pas nécessaire. Ça n’empêche pas l’Homme de s'y promener et c’est pour cela qu’au sein de la forêt primaire que je souhaite recréer en Europe de l’Ouest, le public pourra être accueilli et évoluer sur des passerelles suspendues. Quoi qu’il en soit, je pense qu’on devrait simplement passer plus de temps à admirer la beauté de la forêt, qui n'échappe à personne. C’est un facteur complètement délaissé par la biologie, car faisant appel à l’émotionnel et donc jugé pas suffisamment scientifique…

S.H : C’est vrai que ce n’est pas très scientifique, mais je me retrouve complètement dans cette idée car Reforest’Action est née d’une émotion. Celle ressentie après avoir planté mon premier arbre au Sénégal, en 2010. Aussi, je ne peux pas sous-estimer l’impact de l’émotion dans mon parcours et ma manière d’appréhender la forêt.

F.H : Oui, on l’oublie trop souvent. Il faut dire que toute notre vie, on nous laisse penser que la beauté, c’est bon pour les enfants, les artistes, les amateurs et les débutants ! C’est ce que nous assenait l’un de mes professeurs à la faculté.  Et pourtant, quand on entre dans une forêt primaire, les arbres sont gigantesques, la canopée est fermée, il fait sombre, on passe à côté de tapis de fleurs gigantesques, d’animaux magnifiques. La beauté est partout. 

 

 

 

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